Yassou en tenue de guerrier choan

Yassou

Reprise d’un portrait en pied de Lidj Yassou pour la série de cartes rééditées par JA Michel en 1931.

Judy Swink m’a envoyé deux autres tirages réalisés par son père à partir de plaques en possession de JA Michel (voir ce billet et celui-ci). Dans le premier, on reconnaît l’image reproduite dans la série de 1931. Je ne lui connais pas, contrairement au Cavalier abyssin, de version antérieure.

Les deux photographies ensemble permettent de mieux distinguer les détails de son costume, des accessoires et de l’armement.

Iyasu Warrior 03

Lidj Yassou photographié en habits d’apparat (guerrier choan). Tirage de Frédéric G Swink d’après une plaque photographique appartenant à JA Michel. Coll. Judy Swink.

Iyasu Warrior 01

Lidj Yassou photographié en habits d’apparat (guerrier choan). Tirage de Frédéric G Swink d’après une plaque photographique appartenant à JA Michel. Coll. Judy Swink.

Je rappelle l’existence de cette photographie de Wäsän Säggäd, publiée par Estelle Sohier, portant à peu près le même costume.

Sohier 5 72

Herzliche Grüsse

En collaboration avec Serge Magallon (relecture et notes)

Autruches domestiques à Harar

Brodbeck Bale Suisse

Carte postale (Éditeur A Michel, Harar — légendes rouges) signée JA Michel, datée du 3 juin 1905. Postée d’Harar1, affranchie d’un timbre portant l’effigie de Ménélik (gravure par Eugène Mouchon) à ¼ de guerche avec la surcharge 5 centimes, tarif ordinaire pour l’acheminement en Éthiopie, et d’un timbre à 10 centimes de la Côte française des Somalis (mosquée de Tadjourah) pour son acheminement vers la France, l’Éthiopie ne faisant pas partie à l’époque de l’Union postale internationale2. Elle est marquée du timbre à date : Djibouti, le 6 juin. Elle voyage donc par le train depuis Diré-Daoua jusqu’à la côte. De là, elle est acheminée par voie maritime et parvient à son destinataire, Monsieur Brodbeck, Chef du service des Télégraphes, à Bâle, en Suisse, le 17 juin (cachet d’arrivée) 3.

C’est par l’entremise de Brodbeck qu’Alfred Ilg avait embauché en septembre 1901 le jeune Michel pour remplacer Wullschleger, préposé de la Poste d’Harrar, qui s’était suicidé le 11 décembre 1900 (Ulf Lindahl, MJ 24/4 oct-dec 2008).

Après un bref séjour à Addis-Abeba, Michel devient le responsable de la Poste d’Harar en avril 1902. Il commence à réaliser ses premières cartes postales à partir de 1904, au moyen d’un appareil photographique et de négatifs que lui a envoyés son frère Fritz (ibidem). On retrouve Michel dans la capitale en octobre 1906.

Rappelons que Mgr André Jarosseau, l’évêque capucin de Harar, avait fait installer à la Mission catholique des Gallas une presse afin de financer la léproserie. Elle sera déplacée et installée à Diré-Daoua en 1908. Il me semble que les légendes portées en rouge sur un certain nombre de cartes ayant circulé dans la région à cette époque sont un indice en faveur de l’hypothèse que toutes ces cartes aient été imprimées sur la même machine et possiblement celle-là (cf. notamment la collection L Gérard).

Léproserie des capucins

Léproserie des Capucins vo

    1. Le cachet à date est du type bilingue de 1895 Harar avec un seul « r ». Il est utilisé de 1896 à fin 1911. La carte est datée du début juin 1905 ; impossible de lire le jour.
    2. La série de 1894 a été surchargée par Michel et mise en vente le 1er janvier. Selon Michaelides dans son ouvrage Ethiopian Stamp Catalogue imprimé pour Imperial Ethiopian Governement Ministry of PT & T, cette série aurait été faite à la demande de la Poste de Djibouti en équivalent franc français (un guerche vaut 20 c de franc) afin de faciliter le calcul du tarif postal. Donc la surcharge et le timbre sont en accord : ¼ de guerche correspond bien à 5 c de surcharge. Tarif total : 5 + 10 = 15 centimes. Cette série peut se trouver surchargée en bleu, rose, violet et noir. 5 700 timbres auraient été surchargés.
    3. Cette carte fait partie de l’abondante correspondance que Michel adresse à ses collègues postiers en Suisse. On connaît également plusieurs cartes envoyées à son frère Fritz.

Yassou en cavalier abyssin

Page CP 12 Michel 6877 Recto72

Cavalier abyssin, édition 1912. Série « J. A. Michel, Addis-Ababa ». N° 6877.

Cavalier abyssin

Cavalier abyssin, édition 1931.

Le blog a trouvé son rythme de croisière et les échanges se multiplient entre les principaux contributeurs, ouvrant une manière à la fois stimulante et gratifiante d’élargir les recherches en mutualisant informations, connaissances et collections d’images. Le dernier exemple en date est l’intuition partagée entre Serge, Francis et moi-même que cette carte de Michel représentant un Cavalier abyssin, éditée en 1912 dans la série « J. A. Michel, Addis Ababa » puis rééditée en 1931, représentait peut-être Lij Yassou.

L’hypothèse se confirme quand Judy Swink m’adresse deux tirages réalisés par son père sur des plaques prêtées par Jean Adolphe Michel (cf. le tirage de Ménélik entouré de sa cour). La qualité technique de ces images n’est pas très bonne, mais on reconnaît néanmoins le visage de Yassou.

Voici qui enrichit la collection des portraits connus de l’héritier de Ménélik II.

Iyasu Warrior 04 (1)

Lidj Yassou photographié en habits d’apparat (guerrier choan). Tirage de Frédéric G Swink d’après une plaque photographique appartenant à JA Michel. Coll. Judy Swink.

Iyasu Warrior on Horseback (1)

Lidj Yassou photographié à cheval. Tirage de Frédéric G Swink d’après une plaque photographique appartenant à JA Michel. Coll. Judy Swink.

L’instant suspendu

Il existe dans la série des cartes légendées en trois langues, éditées par Arnold Holtz — autre étonnant personnage qui traverse ce début de siècle en Éthiopie — une magnifique carte intitulée : L’Empereur Ménélik II en habit de guerre. Elle représente Ménélik entouré de jeunes garçons, devant une tente. J’en propose une version en grande résolution (cliquer pour davantage de détails).

Ménélik II en habit de guerre

Coll. S MAGALLON

Les personnages rassemblés ici attirent immédiatement l’attention, parce qu’ils regardent en direction du photographe, mais aussi du fait de leur posture : ils posent pour la photographie et l’un d’entre eux est en mouvement. La composition de l’image contribue beaucoup à la manière dont on pénètre, par le regard, dans cette scène – car l’image est davantage qu’un portrait de groupe.

Au centre de l’ovale dessiné par le masque du tirage, mais dans sa partie supérieure, une ombrelle est tenue haut, à deux mains, par un serviteur/proche ? du roi (la charge est certainement honorifique). Derrière : une tente. On en devine plus qu’on ne voit l’ouverture, derrière les acteurs de la scène qui s’installe. Les haubans qui convergent structurent la composition.

Une scène en effet se met en place, celle d’un portrait officiel. Et c’est cet instant suspendu, avant la « véritable » photographie officielle, qui fait la qualité particulière de ce cliché. L’opérateur déclenche l’obturateur avant que tous les personnages soient parfaitement rassemblés pour la pose, transformant ce portrait de groupe en un instantané. Écrivant cela, cette carte entre les mains, je ne sais s’il a exposé une autre épreuve.

Sur la droite, surpris dans sa hâte à rejoindre le groupe, on reconnaît Wäsän Sägäd, qui porte, comme son grand-père, les habits impériaux : la cape et la coiffe en crinière de lion. Ceci indique, au passage, que le photographe, aidé par l’abondante lumière du plein air, travaille avec des plaques dont l’émulsion est suffisamment « rapide » pour saisir ce mouvement avec juste un léger flou.

Presque tous les personnages regardent en direction du photographe, sans doute sur sa recommandation expresse. Tous les autres regardent le roi.

Le roi n’occupe pas, on l’a déjà noté, la position centrale. La photographie en cela n’est pas non plus très orthodoxe. Du coup, la hiérarchie paraît bousculée comme si le jeune âge de tous ceux qui entourent le vieux souverain transformait cette photographie censée obéir aux lois du genre en une photo de famille. La représentation officielle attendue, déjà déstabilisée par le déclenchement un peu prématuré de l’obturateur, est encore mise à mal par cette disposition asymétrique des personnages. Se glisse dans l’image une part inattendue d’intime. Le sérieux des regards affiche toutefois que bientôt il ne faudra pas rigoler avec l’image qu’on laisse de soi sur un carton photographique.

Ménélik donc portant kabba et anfaro. Voici qui nous renvoie une nouvelle fois à la photographie de Ménélik entouré de sa cour.

Menelik II & his court

Devant celui qui porte l’ombrelle se tient un garçon aux cheveux crépus que distinguent l’expression qui se lit sur son visage et sa position dans l’espace. Il fronce les sourcils, son port est altier. Dans le désordre apparent de l’image, il figure comme le véritable personnage central du portrait. Ménélik ne le regarde-t-il pas ?

N’est-ce pas lui d’ailleurs ce garçon qui, un pas en avant des autres, les yeux mi-clos, devant le ras Mikaël, échappe aussi au cadrage de la photographie de groupe publiée en 1909 et dont je pense qu’elle peut avoir été faite plus tôt (dans les années 1904-1906 ?) par Jean Adolphe Michel ? Le garçon porte sur les deux photographies les mêmes vêtements, et un bouclier au bras gauche. Qui est-il ?

Parmi les dignitaires et les soldats qui entourent la famille impériale, ne peut-on également reconnaître dans le personnage à droite, richement vêtu et coiffé lui aussi d’une crinière léonine, qui avance en direction du roi, celui qui se tient à l’extrême droite du tirage paru dans la presse (mais qu’on a perdu dans le tirage de Frédéric Swink).

Menelik entouré de sa cour

Deux autres jeunes garçons, sensiblement de même taille, flanquent l’empereur. L’un porte un fusil sur l’épaule et tient de la main gauche une épée, bouclier au bras. Le deuxième est plus sobrement équipé. Il conviendrait de les identifier eux aussi, ainsi que les deux plus jeunes, à gauche.

Où a été prise cette photographie, à quelle date ? De quel évènement s’agit-il, qui se déroule ainsi en plein air, avec un tel apparat ? Les costumes et accessoires qui « représentent autant d’insignes guerriers1 » sont adaptés à la taille des jeunes gens et enfants, proches de l’empereur. Leur exhibition ici et à ce moment-là est évidemment chargée de signification. Le ruban qui croise le torse de l’empereur serait-il une indication supplémentaire ?

Une foule, alignée de chaque côté de l’espace protégé où est plantée la tente, ferme la perspective. Seuls deux personnages à droite de la tente, comme un motif unique dans un tapis, apportent une note discordante.

La photographie est vraisemblablement contemporaine de celle présumée de JA Michel. Se pourrait-il que les deux aient été prises le même jour, à la même occasion ? Il est assez malaisé de distinguer dans le tirage de Frédéric le fond devant lequel se tiennent les personnages. À l’entrée de l’adérache, le grand hall de réception du gebbi2, comme sur la photographie de la réception de Skinner ?

Il est à noter qu’une photographie au moins, éditée par Michel pendant sa première période à Harar (série aux légendes rouges) et représentant l’artillerie abyssine, a également été publiée dans la série Holtz.

Alors, Michel serait-il également l’auteur de ce portrait de famille ? Cela expliquerait le caractère légèrement iconoclaste de la prise de vue. Judy Zwink, interrogée, ne connaît pas ce tirage.

Forteresse-de-Harar-et-Mascale 72

Artillerie

Une autre image de Michel, issue de cette série de 1931 — qu’il faudra considérer dans son ensemble (un petit carnet intitulé L’Abyssinie d’Autrefois) — peut nous aider à identifier les personnages. Il s’agit d’un portrait de groupe (devant une tente ?) autour du dédjaz Hayelé.

Hayelé

Enfin, si l’on compare cette image avec celle de la rencontre de Ménélik avec Skinner (décembre 1903) sur laquelle figure aussi Wäsän Sägäd3, on retrouve sur cette dernière, à droite de l’empereur, un autre des garçons du portrait devant la tente : celui qui se tient à côté du guerrier avec une lance. À remarquer également l’ombrelle tenue au-dessus de la tête du souverain.

King Menelik and his suite entering Aderach (1)

On se reportera à l’ouvrage d’E Sohier, Le roi de rois et la photographie, dans lequel elle distingue avec beaucoup de précision les costumes d’apparat que portent les dignitaires et spécialement les membres de la famille impériale, ainsi que les attributs et accessoires — les ombrelles notamment : tela ou debab. Estelle consacre un passage très documenté à leur description, leurs fonctions et leurs symboles.

Elle mentionne notamment la gemǧa bét, « maison du brocart », qui abrite au gebbi, mais aussi chez des notables, des « étoffes et vêtements de prix », et qui peut servir à conserver harnachements, tapis, vaisselle, cartouches… Cette « maison » prend dans les campements la forme d’une tente réservée à cet usage.

Une autre source remarquable est l’ouvrage déjà mentionné d’Elisabeth Biasio, Prunk und Pracht am Hofe Menikes. Alfred Ilgs Äthiopien um 1900, Verlag Neue Zürcher Zeitung, 2004, qui comporte un catalogue richement illustré (150 photographies) de la collection des objets ethnographiques rassemblés par Ilg (610) et que conserve aujourd’hui le Musée de l ’Université de Zurich.

Nous restons au final avec beaucoup de questions et en particulier au sujet de plusieurs personnages dont l’identification aiderait certainement à préciser les circonstances de cette prise de vue. Certaines touchent aux références qui nous manquent pour ce cliché ; d’autres ouvrent des interrogations quant au photographe responsable d’avoir appuyé sur le déclencheur (« l’instant décisif ») puis à l’éditeur de cette carte postale, mais aussi sur la façon dont on peut interpréter ce curieux portrait en pensant aux aléas autour de la succession du souverain.

Je montrerai prochainement une autre photographie de Ménélik posant devant une tente, entouré de ses généraux, et dont le caractère de démonstration d’apparat n’est pas sans évoquer celle que nous venons de regarder. Il s’agit d’une photographie faite d’un Ménélik plus jeune par Hénon, un autre de ces bien curieux personnages, qui sillonne l’Abyssinie dans les années 1880, capitaine de cavalerie et photographe.

  1. E Sohier, Le roi des rois et la photographie, p. 27. 
  2. Addaraš, salle pour les réceptions et les banquets, construite dans l’enceinte du gebbi sous la supervision d’Alfred Ilg et Léon Chefneux entre 1897 et 1898. Source : Biasio, p. 77. 
  3. On notera que Wäsän Sägäd ne se tient pas sur la même marche que son grand-père. Cela a son importance pour l’estimation de sa taille et donc de son âge.

À suivre.

 

L’apprenti photographe

Avec la collaboration de Judy Swink et Ulf Lindhal

Menelik

Carte éditée par JA Michel en 1931. Coll. S MAGALLON.

Yassou

Carte éditée par JA Michel en 1931. Coll. S MAGALLON.

L’envoi par Serge Magallon des deux cartes éditées par Jean Adolphe Michel en 1931 représentant Ménélik et Yassou (Michel vit alors à Nice et reprend des photographies faites du temps où il vivait en Éthiopie) avait jeté un sérieux doute dans mon esprit quant au fait que la photographie publiée dans la presse française en 1909 et représentant Ménélik entouré de sa cour puisse être un montage. Estelle Sohier, à qui je l’avais envoyée, y voyait un assemblage de plusieurs photographies et dessins figurant une scène n’ayant jamais existé, qui aurait servi à démontrer que tout allait bien à la cour de Ménélik au moment où circulaient, là-bas et en Europe, des rumeurs sur la maladie du souverain et sur les troubles que risquait de produire sa succession. Voir ce billet.

La carte représentant Ménélik est manifestement un recadrage du portrait de groupe, ce qui fait dire à Serge que Michel pourrait en être l’auteur. Certes, Michel aurait pu faire un emprunt, non signé. Cela se pratique à l’époque. Mais il semble qu’il faisait plutôt commerce de ses propres photographies. Par ailleurs, plusieurs cartes publiées par Michel tandis qu’il est établi à Harrar (1901-1906) montrent des représentations similaires de grands personnages entourés de leur suite : Ménélik, Makonnen… Une autre image de la série éditée en 1931 représente : Un chef avec son état-major. Francis Falceto, piqué au jeu, me communique alors lui aussi images et informations sur l´étrange personnage qu’est Michel, au demeurant photographe de talent et qui n’a donc pas manqué de l’intéresser.

Chef

Carte éditée par JA Michel en 1931.

Je contacte Ulf Lindahl, dont je sais qu’il a publié dans le Menelik’s Journal plusieurs articles consacrés à Jean Adolphe Michel, depuis son installation à Harrar en 1901 jusqu’à son départ définitif d’Éthiopie à la fin 1918 ou au début 1919. Le choix d’Ulf de mettre à la une du numéro d’octobre-décembre 2008 la photographie de Michel jouant aux échecs contre lui-même est un joli clin d’œil à l’ambivalence affichée du personnage.

MJ 24 4 1

Ulf a visité aussi la maison que ce dernier occupait à Addis Abeba. On la voit sur cette photographie ; il l’a parfois utilisée comme décor pour ses prises de vues.

soldats

Carte éditée par JA Michel en 1931.

Immédiatement, Ulf me met en rapport avec Judy Swink, dont il a fait la connaissance en 2008. Elle effectuait depuis plusieurs années des recherches sur ce membre de sa famille pour le moins insolite. (Curieuse coïncidence, au moment même où Ulf me mettait en contact avec Judy Swink, Stéphanie Michel, se présentant comme son arrière-petite-fille, m’écrivait suite au premier article que j’avais consacré à son arrière-grand-père.)

Judy m’envoie alors plusieurs tirages photographiques faits par son propre père, Frederic Gilbert Swink, qui a rencontré Jean Adolphe Michel à Nice en 1925. Michel initie Frederic à l’art de faire des tirages en lui confiant ses propres plaques photographiques. Quel apprentissage pour un jeune homme que de voir apparaître dans le bain de révélateur les figures de souverains africains du début du siècle !

On y reconnaît, tronquée, l’image qui nous intrigue. La plaque photographique a été cassée en trois fragments, ce qui explique peut-être le recadrage. Judy dispose de trois tirages dont deux sont virés en sépia. Probablement différents essais de tirage faits par son père, me précise-t-elle. Le cadrage est le même, seule la densité varie. Il n’existe aucune indication au verso.

Menelik II & his court

Tirage positif réalisé en 1925 par Frederic Gilbert Swink à partir d’une plaque de verre négative de JA Michel. Coll. J SWINK.

Menelik entouré de sa cour Illust 1909

Dans le même temps, je parviens à retrouver dans quel journal cette photographie a été publiée : il s’agit du Monde illustré du 13 février 1909, No 2707 (rappelons qu’un recadrage de cette photographie, colorisée, avait aussi paru dans le Pèlerin du 14 février 1909), tandis qu’une partie de cette image est utilisée une nouvelle fois en première page de l’édition du 6 novembre 1909, No 2745.

Cette photographie a effectivement été crayonnée, sans doute pour en améliorer le rendu lors de sa reproduction imprimée.

Le Monde Illustré 1909 Ménélik

« Le Monde illustré » du 6 novembre 1909, No 2745

La légende mentionne la maladie du souverain contraint de préparer sa succession (voir à ce sujet ce billet). Reste à savoir dans quelles circonstances Michel a pu faire ce cliché et à quelle date. (Le fait que Michel ait possédé cette plaque ne suffit pas à prouver indiscutablement qu’il soit l’auteur de la photographie, mais voir supra.) Quant à la date, je pense qu’on peut la chercher entre la rencontre Skinner-Ménélik en décembre 1903 et, nécessairement, la mort de Wäsän Sägäd en mars 1908. Sur notre image, Wäsän Sägäd a l’air un peu plus âgé que sur celle de 1903. Michel, me dit Ulf, est à Addis Abeba à partir de 1906. C’est au milieu cette année-là que Ménélik a été frappé d’une première attaque cérébrale. Sa santé va ensuite décliner et l’on peut suivre dans la production d’images et leur publication, à travers la presse particulièrement, le souci de régler la délicate succession de l’empereur.

« Il existe peu de photographies de Iyasu en compagnie de Ménélik II, écrit Estelle Sohier, peut-être en raison de la rapide dégradation de l’état de santé de ce dernier à partir de 1909, en revanche, le roi et son petit-fils figurent côte à côte sur d’autres types de documents iconographiques : des peintures murales d’église1 ». Mais il existe bien quelques photographies montrant l’empereur et son héritier présomptif, Wäsän Sägäd.

Estelle explique aussi qu’une série de photographies de Wäsän Sägäd réalisées par Secondo Bertolani ont été faites avec le souci de dissimuler sa petite taille2. Était-il frappé d’une maladie qui affectait sa croissance ? Était-il nain, ou sa petite taille correspondait-elle à des facteurs génétiques familiaux qu’il reste à élucider3 ?

Le fait est que sur les photographies, Wäsän Sägäd ressemble à un jeune garçon d’une douzaine d’années environ alors qu’il en a davantage. Né en 18854, il a en réalité 18 ans en 1903 sur la photographie qui le représente aux côtés de Ménelik recevant l’envoyé américain Skinner à Addis Abeba. Cela expliquerait que la presse française puisse avoir confondu les deux demi-frères, qui se ressemblent par les traits et leurs costumes (cf. ce billet), ou avoir utilisé dans les années 1909, au moment où le negus est malade, des images représentant Ménélik et Wäsän Sägäd pour les faire passer, la légende aidant, pour Ménélik et Yassou.

Sohier Skinner

L’imperatore Ménélik II fra i suoi capi Copie, date de tirage inconnue – épreuve sur papier, 170 X 120 mm © IsIAO, Rome. Coll. Bertolani, 19/A. Personalità e Tipi, Capi : II – Menelik II, n° 5 (légende E Sohier)

Je connais une deuxième version de cette photographie. Ménélik n’y regarde pas l’opérateur. C’est cette version qui est reproduite dans l’ouvrage de Skinner, Abyssinia of To-Day. C’est aussi celle-là qui figure dans The Graphic du 20 février 1904. Je ne connais pas celle du National Geographic d’avril 1904.

King Menelik and his suite entering Aderach (1)

The Emperor Menelick and his suite entering the aderach, paru dans Skinner, « Abyssnia of To-Day », 1904.

The Graphic Menelik Skinner

The Graphic du 20 février 1904.

Je ne pense pas que Michel ait fait cette photographie. D’une part, il vivait alors à Harrar où il était en charge de la Poste. D’autre part, cette image est reproduite dans l’ouvrage de Skinner sans aucun crédit, ce qui est le cas de la majorité des photographies reproduites dans le livre et qui ont vraisemblablement été faites par quelqu’un de l’équipe de Skinner. Tandis que quelques images sont créditées Bertolani et Michel. Et les photographies attribuées à Michel représentent des lieux de Harar ou proches, comme le camp américain à Diré-Daoua, ainsi que la figure de Makonnen. Mais de cela, je parlerai dans un prochain billet.

  1. E Sohier, Portraits controversés d’un prince éthiopien p. 26 
  2. E Sohier, Portraits controversés d’un prince éthiopien p. 86 
  3. Discussion avec Éloi Fiquet, qui me rappelle combien l’avait frappé la petite taille de Zaouditou dans le film de son couronnement 
  4. Du dedjazmatch Wädağo Gobäna et de Šäwarägga 

À suivre

Ménélik et Yassou dans la tribune du champ de courses


The Life and Times of Lij Iyasu - cover project

 

Éloi m’a remis hier mon exemplaire d’auteur du Lïj Iyasu dont j’avais annoncé la parution. J’en ai commencé la lecture. L’ouvrage qui rassemble les contributions de 14 chercheurs s’annonce passionnant. Certains textes sont accompagnés d’illustrations soigneusement légendées. J’en dirai plus après l’avoir lu entièrement.

En attendant, voici quelques images choisies autour de la photographie de couverture, qui évoquent plusieurs des sujets récemment abordés ici : la succession de Ménélik II, la production photographique de Jean Adolphe Michel, la diffusion dans la presse par Charles Chusseau-Flaviens de travaux de photographes établis en Éthiopie.

La photographie représente Lidj Yassou 1 vers 1912 « regardant une course de chevaux, assis sur le siège de son grand-père l’empereur Ménélik et portant les mêmes vêtements », dit la légende p III du livre. Ce qui est une belle allégorie de la parfaite continuité des structures de l’État telle que veut l’afficher le pouvoir éthiopien, alors que circulent les rumeurs d’une possible mort de l’empereur 2.

Voici celle parue précédemment dans la presse française (je présume dans Le Monde illustré, date pour le moment inconnue), représentant Ménélik.

Coll. ff

Photographie créditée Chusseau-Flaviens parue dans la presse française (Le Monde illustré ? date ?)

Tandis que la santé du vieux lion a commencé de se dégrader à partir de 1906 et que le monarque a subi plusieurs attaques cérébrales en juin 1908, en septembre 1910 puis, la plus violente, en avril 1909 — qui laissera Ménélik plus mort que vivant — la question de la succession, préparée depuis plusieurs années, est devenue cruciale. Sans enfant mâle, Ménélik avait choisi pour lui succéder son petit-fils, Wäsän Säggäd, en dépit de son infirmité (il était de très petite taille). Il meurt en mars 1908 à l’âge de 23 ans3. Yassou est choisi par son grand-père pour être son héritier. L’annonce officielle en est faite en mai 1909.

À partir de 1910, Yassou, alors âgé d’une quinzaine d’années 4, s’émancipe peu à peu de la tutelle exercée par le Ras-Bitwoded Täsämma Nadäw 5 (qui décède le 10 avril 1911) et de l’influence de l’impératrice Taïtou, et il commence d’exercer le pouvoir. Au moment où est prise la photographie qui montre Yassou aux courses (1912 ?), Ménélik est sérieusement malade. Depuis l’attaque cérébrale dont il a été victime en 1909, il n’a pas réapparu en public. Il mourra en décembre 1913. Yassou s’installe donc sans transition sur le trône et dans les habits de son grand-père. Il apparaît dans la droite continuité du souverain.

Voici pour suivre un portrait de l’empereur fait dans la tribune du champ de courses de Janmeda, le même jour, au même moment que la photographie créditée Chusseau-Flaviens — et donc très vraisemblablement par le même photographe. On sait que Chusseau-Flaviens, qui diffuse dans la presse illustrée française des clichés que lui ont confiés des photographes, n’est pas nécessairement, en dépit de ces crédits, l’auteur des photographies au sens où on l’entend aujourd’hui. Il est plutôt le fondateur de ce que l’on considère comme la première agence d’illustration constituée en France.

Il s’agit d’une carte photographique éditée par la Société Française de Photographie, qui était établie à Rueil-Malmaison.

Menelik aux courses

L’Empereur aux Courses à Addis-Abeba, photographe et date inconnus, édité par la Société Industrielle de Photographie, Paris.

SIP Rueil

Signalons enfin cette carte éditée par JA Michel, de la série Édition AM. Addis-Abeba.

L'Empereur Menelik arrivant aux Courses

Addis-Abeba. L’Empereur Ménélick arrivant aux courses. No 30. Édition AM, Addis-Abeba.

  1. Je continue d’utiliser cette orthographe francisée.
  2. C’est le sujet dont traite l’article d’Estelle Sohier, qui est un condensé de son livre paru en français. C’était également celui de l’exposition dont elle assurait le commissariat et qui s’est tenu au Musée national d’Éthiopie, à Addis Abeba, et au Musée de Dessie (accrochage permanent) à l’occasion du séminaire sur Lij Iyasu organisé en novembre 2009. 
  3. J’observe selon les sources une différence de près de trois ans sur la date de naissance de Yassou.
  4. Marcus, Harold G, The Life and Times of Menelik II, Ethiopia 1844-1913, Oxford, Clarendon Press, 1975, p.231.
  5. Berhanou Abebe, Histoire de l’Éthiopie d’Axoum à la révolution, Édition Maisonneuve & Larose, 1998, p. 144. 

Jean Adolphe Michel -2

Avec la collaboration de Serge Magallon

Avant d’évoquer la vie insolite de Jean Adolphe Michel (voir ce précédent billet), je poursuis un peu plus avant l’enquête sur la photographie de Ménélik « entouré de sa cour » et la question de savoir si Jean Adolphe Michel pourrait en être l’auteur. Nous versons, Serge et moi, plusieurs pièces au dossier.

Tout d’abord cette carte d’Un chef abyssin en tenue de guerre et sa suite. Elle est marquée en rouge : Éditeur A. Michel, Harar — ce qui est la marque de la série de 15 cartes éditées entre 1904 et 1910 tandis que Michel est Directeur des Postes à Harar.

chef abyssin en tenue de guerre et sa suite

Ensuite, cette image légendée : Un chef abyssin avec son état-major. Carte appartenant aux séries publiées en 1931.

Un chef avec son état-major Michel

Coll. S MAGALLON.

Ces deux cartes représentant des portraits de groupe accréditent l’hypothèse que Michel ait pu réaliser un portrait de Ménélik « entouré de sa cour ».

Enfin, j’ajoute cette belle carte de la première période.

Chef abyssin en tenue de guerre

Et deux autres légendées respectivement Cavaliers abyssins et Cavalier abyssin, qui s’apparentent par leur sujet aux cartes précédentes.

CP Michel 24

Coll. S MAGALLON

Cette dernière carte appartient à la série 1931. Ces trois exemplaires sont marqués l’un d’un cachet Addis Abbeba 22 II 1931, le deuxième Harrar 17 V 1931, le dernier Diré Daoua 18 III 1931. La série 1931, précise Serge, se décline en trois encres : marron, noire et verte, mais aussi avec les trois cachets Addis Abbeba, Harrar et Diré Daoua, qui ont été cédés à Michel en 1918 — nous en parlerons prochainement.

cavalier abyssin Michel Addis

cavalier abyssin Michel Harrar

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Un vieil album oublié dans un placard

par Stéphanie Braquehais

Plusieurs amis et fidèles du blog collaborent régulièrement par des envois de documents, des informations, des commentaires… Les lecteurs connaissent leur nom : Serge Magallon, Francis Falceto, Ulf Lindahl, Estelle Sohier, Yvon Velot, Éloi Ficquet, Yves-Marie Stranger, Vincent Defait… Jacques Weerts m’a communiqué des mémoires inédites de son père, Maurice Weerts, dont j’ai publié un extrait (le chapitre 12). Catherine Paoli, fille de Jacques Auriol, m’a confié des documents photographiques exceptionnels.

Aujourd’hui Stéphanie Braquehais est notre invitée. Correspondante de RFI, basée à Nairobi, Stéphanie a engagé un projet de roman à partir d’éléments biographiques. Elle rentre d’un voyage en Éthiopie, inspiré des souvenirs de sa grand-mère qui y vécut dans les années 1920. Je l’ai rencontrée lors d’un passage à Paris : elle cherchait à savoir ce qu’elle pourrait retrouver à Djibouti, à Diré-Daoua, des lieux que sa grand-mère a habités. Elle me parla d’un album de photographies.

Un vieil album oublié dans un placard

Djibouti maison du directeur 72

La maison du Directeur à Djibouti.

Cela faisait quatre jours que je l’enregistrais. Je tentais de suivre la chronologie. D’abord les années 20, 30, puis 40. Effort réduit à néant par ma grand-mère qui procède par association d’idées imprévisibles. Un nom de famille, un lieu, d’une guerre à l’autre. Tu veux encore du thé ?

Je venais d’éteindre l’appareil, la laissant voguer dans sa mémoire pour dénicher des détails du passé. Petite, j’avais déjà entendu la plupart de ces histoires. Sa vie à Diré-Daoua en Éthiopie en 1926 quand elle était âgée de deux ans. Djibouti en 1936. On leur avait offert une autruche qui mangeait les balles de tennis. Un guépard à la langue si râpeuse que le « boy » [sic] lui avait dit d’éviter de se faire lécher la main, car il lui arracherait la peau. Un exotisme qu’enfant, je ne situais ni en termes d’espace ni en termes de temps et qui me semblait plus proche du dessin animé Le roi Lion que d’une quelconque réalité. J’avais vu quelques photos avec de vagues aïeux portant des casques de pompier sur la tête. Le casque du colon. Je n’avais rien retenu des raisons de ces séjours en Afrique. Je voulais mettre ça au clair.

Son père, mon arrière-grand-père, avait été le directeur d’exploitation du chemin de fer franco-éthiopien. Maxime Rousset. Les dates restaient floues, car elle puisait dans sa mémoire de fillette. Années 20-30, dans ces eaux-là.

J’en étais donc au dernier jour d’entretien avec ma grand-mère, âgée de 90 ans, qui a une mémoire d’éléphant et un don pour raconter les histoires, quitte à les dramatiser pour satisfaire un public déjà conquis (en l’occurrence, moi). Et puis, elle me dit. Il y a ces photos. Oh, je ne sais plus où elles sont. Peut-être dans le placard en haut à droite là-bas, jette un coup d’œil. Je m’emparai d’un fauteuil, montai dessus et commençai à écarter les piles de photos de famille. Baptêmes, mariages, communions de je ne sais quel cousine, oncle, grand-tante. Sans intérêt. Ou peut-être en prendraient-elles dans une centaine d’années.

Album-couverture

Couverture de l’album commémoratif de l’inauguration de la gare d’Addis Abeba.

Je finis par découvrir une couverture en cuir sur laquelle était inscrit « inauguration de la gare d’Addis Abeba, 3 décembre 1929 ». Les clichés en noir et blanc montraient le Palais du gouvernement à Djibouti, une mosquée ou encore un marché. Je grinçai des dents en découvrant certaines légendes typiques du langage de l’époque : « indigène à l’arrêt du train ». Je découvrai des photos datant de la fin du XIXe siècle, prises au moment de la mission Bonchamps. Cette folle échappée à travers l’Abyssinie et le Soudan pour rejoindre Marchand qui voulait s’emparer de Fachoda avant les Britanniques, Charles Michel 1 y avait participé. Même s’il avait dû rebrousser chemin avant d’arriver à destination, il en avait tiré un livre à 25 exemplaires en 1900 et vendu à vingt francs l’unité. (J’en ai, depuis, acheté un exemplaire sur Internet).

Sur la voie du chemin de fer franco-éthiopien_72

Doc Ethiopie

Je demandai alors à ma grand-mère comment un tel trésor s’était retrouvé là. Charles Michel était le patron de papa, me dit-elle. Il était un ami de la famille, nous le recevions très souvent. Il avait donné cet album à mon père en guise de cadeau, je suppose. Nous avions beaucoup plus de photos, mais tout a été perdu dans le déménagement il y a quelques années.

Cet album était donc un rescapé de ce passé familial qu’elle m’avait laissé entrevoir.

Stéphanie Braquehais

Toutes les photographies reproduites ici font partie de la collection de la famille Rousset.

  1. Après son mariage, Charles Michel ajoute à son nom celui de son épouse, Côte. « À l’orée du XXe siècle, Michel, issu de la haute bourgeoisie catholique de province, tourne la page aventureuse de son existence. Ses soutiens familiaux lui garantissent le poste de directeur de la Compagnie des forges et aciéries de Firminy et Roche-la-Molière. Par ailleurs, il épouse une jeune héritière de la famille Côte, très connue dans la bonne bourgeoisie lyonnaise – c’est alors qu’il rajoute Côte à son patronyme. » Colette Dubois, « Charles Michel-Côte et la construction de l’espace économique de Djibouti-ville durant la première moitié du XXe siècle ».

Où se procurer le livre ?

Vous pouvez commander le livre (Carte Bleue ou  Paypal) ou envoyer un chèque de 39,90 € TTC à l’ordre de : AMARNA PRODUCTION, 40 rue Pierre Brossolette, 92500 Rueil-Malmaison. Les frais de port sont offerts en France métropolitaine (Colissimo).  

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