L’Abyssinie d’autrefois – 4

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Suite et fin de la publication du carnet édité par JA Michel en 1930 : L’Abyssinie d’Autrefois (voir 12 et 3).

Se succèdent plusieurs tableaux de chasse où figure à deux reprises un personnage qu’Ulf Lindahl identifie comme Jean Adolphe Michel.

S’y intercale la photographie d’un groupe de quatre indigènes de Boumé au lac Rodolphe (lac Turkana).

Toutes ces cartes sont situées géographiquement.

Hippo

Waterbock

Autruche

Boumé

Gorké

Spekei

L’Abyssinie d’autrefois – 3

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Je poursuis la publication du carnet édité par JA Michel en 1930 : L’Abyssinie d’Autrefois (voir 1 et 2).

De la dixième photo, j’avais déjà parlé ici.

Dans une version précédente (publiée vers 1912), la même photographie (avec un personnage central nettement plus visible) était légendée : Fourré dans une forêt vierge. J’y reviens car cette image assez mystérieuse donne l’occasion d’explorer un pan de la vie de Michel, qui se situe vraisemblablement dans les années 1912 à 1918.

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Fourré dans une forêt vierge

Outre ses activités postales, Michel s’est intéressé à la production de caoutchouc. Ullf Lindhal le mentionne dans l’édition d’octobre-décembre 2008 du Menelik’s Journal (Vol 24, N°4). Judy Swink m’a envoyé plusieurs photographies parmi lesquelles on retrouve celle reproduite en carte postale. La légende inscrite au verso précise que le camp installé en bordure des arbres à gomme (rubber lianes) se situe dans la vallée de l’Omo.

RubberVinesOmoRiver

RubberVinesBack

Wild Rubber Gathering 01

RubberPrep

Wild Rubber Cooking

RubberPrepBack

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RubberStaVillageBack

RubberStaView

RubberStaViewBack

Wild Rubber Station Camp

RubberStaTent

RubberStaTentBack

Toutes les photographies : JA Michel, coll. J SWINK

En l’absence d’un texte (journal, registre, comptabilité… dont ne disposons hélas pas), il est difficile de faire parler davantage ces photographies. Il est intéressant toutefois de les rapprocher d’un papier de JM Cornu : Le caoutchouc au Harar dans lequel il est question des espoirs formés par Rimbaud d’exploiter du caoutchouc à partir d’une euphorbe très commune dans la région d’Harar.

Ces essais témoignent des efforts tentés en ce début du siècle pour exploiter le caoutchouc naturel et profiter de la manne que constitue la matière première. Toutefois, la récolte de gomme à partir de végétaux susceptibles de contenir une forme de latex ni la fabrication de caoutchouc n’ont réellement dépassé en Éthiopie le stade de tentatives ou de petites productions artisanales, comme celle de Michel.

À suivre.

L’arrivée du train de Djibouti

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Arrivée du train de Djibouti. Photographie Alexandre Marchand. Extrait d’une planche EDUCA. Coll. H FONTAINE

Photographiée en gare de Diré-Daoua, l’arrivée du train de Djibouti, nous donne à voir la composition d’un convoi : une voiture de 1ère et 2e classe, une voiture de 2e classe, une voiture de 3e classe ou « classe indigène » et, pour finir, un fourgon de queue.

Ce cliché est sonore ! Écoutez les bruits de la foule qui se masse autour des portières, les cris, les appels, les bribes de conversations qui montent aux oreilles du photographe installé au premier étage du bâtiment de la gare (en bois).

Il est extrait d’une planche de photographies stéréoscopiques montées selon le système EDUCA, dont je parlerai prochainement. Ce sont des photographies d’Alexandre Marchand. Elles ont donc été prises entre 1911 et 1913, dates de son séjour dans la ville ferroviaire d’Éthiopie.

Une autre photographie d’Alexandre Marchand − c’est l’ami Jean-Pierre Crozet qui me le rappelle − montre un convoi visiblement plus important, composé différemment, sur le même quai animé d’une foule encore plus nombreuse. La multitude des hommes en arme suggère qu’un chef voyage à bord du train. Il s’agit peut-être du voyage inaugural des 85 premiers kilomètres du tronçon B par le Dedjazmatch Tafari Makonnen (futur Haïlé Sélassié) le 20 juillet 1912, dont j’ai déjà parlé ici (ce cliché-là est d’ailleurs numéroté 677).

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Un train en gare de Diré-Daoua. Photographie Alexandre Marchand (numérotée 676). Coll. Y VELOT.

Je renvoie à l’article de Marie-José Tubiana, qui nous a fait découvrir une image remarquable autour d’un wagon de 3e classe, et aux deux clichés, de Marchand et de Holtz, que j’avais mis en perspective.

Il semblerait que nous en sachions déjà plus sur l’auteur de cette image et grâce, notamment, à l’intervention de Lukian Prijac, infatigable découvreur d’archives. À suivre !

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Voiture de 3e classe avec personnages. Photographe et date inconnus. Coll TUBIANA

Pour mémoire : ces deux cartes de la collection Gérard : Rhinocéros, histoire d’un titre et Départ du train pour Djibouti. Aussi ce billet sur la gare en bois.

Effet d’orage sur le Vieux-Port

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Joseph Garibaldi, « Effet d’orage sur le Vieux-Port », DR Fondation Regards de Provence.

Je signale ce billet de Jacques Bienvenu dans son blog, Rimbaud ivre. On y voit ce tableau du peintre marseillais Joseph Garibaldi, qui représente le Vieux-Port, « tel que Rimbaud a pu le voir lors de ses passages à Marseille ». Il est aussi question, d’une façon très éclairante, de l’irruption de la « modernité » à travers un extrait du texte de présentation écrit par Pierre Murat dans le Catalogue raisonné de l’œuvre de Garibaldi, qui donne fort envie d’en lire davantage.

Cette modernité qui fait irruption en Éthiopie, selon la volonté du roi des rois, Ménélik II, la photographie d’une locomotive prise par Alfred Ilg en 1902 dans la nouvelle ville ferroviaire de Diré-Daoua l’incarne parfaitement. Je renvoie à ce billet de juin 2013, rédigé suite à une discussion avec François de Singly, qui m’avait signalé une autre peinture, celle de l’artiste espagnole Maria de los Remedios Varo y Uranga, intitulée Modernidad.

Poubelles, lieux de mémoire

C’est Marie-José Tubiana qui me fait aujourd’hui le grand plaisir de publier sur ce blog deux photographies dont elle m’avait signalé l’existence. « J’ai quelques images, m’avait-elle dit, qui ne manqueront pas de vous intéresser et dont vous pourriez peut-être m’aider à identifier le contenu ». Les circonstances de leur découverte sont insolites. Leur auteur est inconnu. Les photographies sont des positifs sur verre montés (pour être projetés) avec un verre de protection collé au moyen d’une bande de papier noir. Leur format : 10 x 8,4 cm ; celui de l’ image : 8 x 6 cm. La plupart sont légendées sur une bande de papier collé. Il existe sur beaucoup d’entre elles en haut à gauche une pastille de papier ronde portant ou non une croix.

Les voici donc avec le texte que Marie-José leur consacre. Je les rapproche ensuite de deux photographies prises à la même époque sur le tronçon Djibouti Diré-Daoua. La première fait partie de la collection des cartes postales publiées par Arnold Holtz vers 1909, la deuxième des photographies prises par Alexandre Marchand (entre 1911 et 1913), dont il a beaucoup été question sur le blog.

Poubelles, lieux de mémoire

par Marie-José Tubiana

Sophia-Antipolis 1982. Un ami, passant par hasard devant le Musée de La Castre, situé au Suquet, sur les hauteurs du vieux Cannes, découvre, à côté des poubelles, deux boites en bois contenant des plaques photographiques portant de courtes légendes avec la mention « Éthiopie ». Ce musée, installé dans les vestiges du château médiéval des moines de Lérins, contient les collections léguées à la ville par le baron Lycklama en 1877. Elles sont, nous dit sa notice, « le reflet du goût d’un amateur éclairé pour les antiquités, l’orientalisme et, à travers l’ethnographie et l’art primitif, le cosmopolitisme et le voyage ».

« Tiens, tiens, se dit notre ami, découvrant ces boites, c’est bon pour Tubiana et son Centre de recherche sur l’Afrique orientale ! »

Voilà comment nous sommes entrés en possession d’environ deux cents plaques photographiques. Quelques-unes, une cinquantaine, ont été scannées, photographiées, tirées au format 30×40 et joliment encadrées par un ami photographe, Alkis Voliotis, demeurant à Antibes. Elles devaient donner lieu à une exposition toujours en devenir. Les tirages sont stockés à mon domicile.

D’autres (soixante-treize) sont restées en l’état de plaques photographiques que je compte donner au Musée français de la photographie de Bièvres. Parmi elles, deux ont spécialement retenu mon attention, l’une par son esthétisme et l’autre par son côté insolite. Ce sont les numéros 4 et 30. Elles portent la mention « Le chemin de fer franco-éthiopien ». Dans le même lot, une seule date est indiquée : 1904 avec une photo de groupe prise à la Légation de France à l’occasion du 14 juillet.

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Sur la première photo, le train est arrêté dans une gare, sans doute à Diré-Daoua, puisqu’à cette époque le train n’allait pas encore jusqu’à Addis Abeba. Qui est ce personnage debout sur la troisième marche dans l’ouverture de la porte ? Coiffé d’une chéchia surmontée d’un plumet, un parapluie à la main, les jambes enserrées de molletières, mais pieds nus, il semble à l’aise, fier de son importance. Aucune apparition de ce personnage dans l’énorme corpus photographique (Un train en Afrique. Djibouti-Éthiopie, Cfee-Shama Books, 2012) rassemblé par Hugues Fontaine.

Il me semble être un agent du chemin de fer : receveur ? contrôleur ? chef de train ? avec un carnet ou un papier qui dépasse de sa poche gauche, un sac en bandoulière et son parapluie rayé pour abriter éventuellement le voyageur ? L’homme qui fait ses adieux à quelqu’un déjà installé dans le wagon, ou qui lui confie un dernier message, a belle allure avec le vent qui fait voler son shamma.

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La deuxième photo est totalement insolite. La légende porte « chemin de fer éthiopien. Table Louis XV posée sur le sable du désert dankali ». On aperçoit à gauche un wagon et la voie qui se dirige vers l’horizon. Au centre un rail interrompu et une caisse éventrée : elle contenait peut-être la table Louis XV que l’on voit posée sur le sable et qui ne semble pas avoir souffert du déraillement éventuel, des madriers en tas, dans le lointain une natte et sur le devant de la scène un vérin, utilisé pour soulever les wagons qui ont déraillé. Est-ce le chargement d’un « expatrié » (l’expression n’est pas encore employée) qui déménage ses meubles dans sa future demeure éthiopienne ? Est-ce la table d’un haut personnage qui viendra quelques minutes plus tard prendre le thé dans de la porcelaine anglaise ! ? Qui sont les deux personnes marchant à côté de la caisse, l’une semble africaine, sans doute un cheminot et l’autre européenne, coiffée d’un chapeau, est peut-être le propriétaire de la caisse éventrée ? J’ai beaucoup aimé cette photo propice à toutes les suppositions.

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Carte postale ca 1909. Probablement un cliché d’Arnold Holtz.

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Photographie Alexandre Marchand. Coll. Yvon VELOT.

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Verso de la photographie d’Alexandre Marchand avec une légende de sa main. Coll. Yvon VELOT.

Séduits par une vie d’aventures

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Portrait d’un groupe d’Européens – VMZ 346.17.021.a Avec l’aimable autorisation et © Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich, Suisse (Völkerkundemuseum der Universität Zürich, Schweiz). Tous droits réservés.

Une récente visite1 au musée d’ethnographie de l’Université de Zurich (rouvert depuis juin dernier) me donne l’occasion de revenir sur la photographie que j’ai publiée dans Un Train en Afrique (en tête du chapitre consacré à Alfred Ilg) puis dont j’ai parlé sur ce blog ici et ici.

Le musée conserve les archives photographiques d’Alfred Ilg (1854-1916) données par sa famille. Parmi le millier de négatifs (plaques sèches au gélatino-bromure d’argent) et les quelque 125 plaques stéréoscopiques (diapositives) qui constituent cette collection se trouve un tirage sur papier albuminé (format 24,5 cm x 18 cm, collé sur carton) récemment déposé au musée par le petit-fils d’Alfred Ilg et que je n’avais pas encore eu l’occasion d’examiner.

On y voit posant devant l’entrée d’une maison un groupe d’Européens. Parmi les personnages se reconnaissent sans conteste Alfred Ilg et Léon Chefneux, qui s’associèrent pour constituer en novembre 1896 la Compagnie impériale des chemins de fer éthiopiens (CIE). Des indications portées au crayon au dos du tirage désignent de surcroît deux compatriotes de Ilg : Ernst Zimmermann et Heinrich Appenzeller, respectivement mécanicien et menuisier. Quatre autres personnes composent le groupe, dont un curieux personnage assis au centre sur une chaise basse. Il est vêtu à la manière des Éthiopiens des hautes terres, d’un shamma, une ample toge de coton blanc, signe de sa singularité ou de son ancienneté dans le pays.

L’examen de ce tirage m’a permis de constater que la distribution des noms au dos du carton (qu’il faut lire inversés droite/gauche) renvoie assez précisément à la disposition des personnages qui posent sur la photo. Le nom de Zimmermann ne figure pas sur la même ligne que les autres, détail que j’ignorais, faute d’avoir pu consulter le document, lorsque je publiai cette photographie en 2012 dans Un Train en Afrique : je n’avais alors connaissance que du seul contenu des annotations.

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Tirage albuminé, format 24,5 cm x 18 cm, collé sur un carton. Sans date. Photographe non identifié. VMZ_346_17_021.a © Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich. Tous droits réservés.

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Tirage albuminé, verso. VMZ_346_17_021.a © Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich. Tous droits réservés.

Fanny Zwicky-Ilg, la défunte fille d’Alfred Ilg, avait tenté dans les années 1970 de légender au mieux de ses connaissances — car elle n’avait que quatre ans lorsqu’elle quitta l’Éthiopie avec ses parents2 — les photographies laissées malheureusement sans légende par son père. Elle avait annoté pour le conservateur le Dr Walter Raunig une série de tirages modernes réalisés à partir des plaques négatives. Toutefois l’écriture au dos du tirage albuminé est différente, comme me l’a précisé Mme Guggenheimer, Responsable des archives photographiques au musée de Zurich. Nous ne savons donc pas qui est l’auteur de ces annotations, sinon qu’il s’agit vraisemblablement d’un des enfants d’Alfred Ilg : il est écrit le mot Papa souligné.

Ce qui me conduit aujourd’hui à publier ce correctif : Chefneux et Appenzeller sont bien assis sur le muret, mais Zimmerman est debout, à droite du personnage assis sur une chaise que j’avais pris initialement pour le mécanicien suisse. Les portraits tels qu’ils sont alignés ci-dessous représentent donc de gauche à droite : Chefneux, Zimmermann, Ilg et Appenzeller.

les connus

Cette photographie est singulière dans la collection du musée non seulement parce que c’est le seul tirage d’époque, mais aussi parce qu’elle semble dater des premières années du séjour d’Ilg en Éthiopie, tandis qu’il est installé à Entotto, alors que la majorité des photographies conservées par le musée correspondent davantage aux années pendant lesquelles Ilg vit à Addis Abeba, dans la nouvelle capitale fondée par le roi des rois vers 1886.

Deux autres photographies, presque identiques, donc prises à très peu de temps l’une de l’autre comme on le fait lorsqu’on double une prise de vue, représentent trois personnages tenant des fusils de chasse, dont un manifestement est Zimmermann. Ce qui, soit dit au passage, nous donne les portraits de deux personnes supplémentaires dans l’entourage d’Alfred Ilg.

Zimmermann

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VMZ_346_17_016. Avec l’aimable autorisation et © Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich, Suisse (Völkerkundemuseum der Universität Zürich, Schweiz). Tous droits réservés.

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VMZ_346_17_017. Noter le voile en bas de la photographie qui explique peut-être que la prise de vue ait été doublée. Avec l’aimable autorisation et © Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich, Suisse (Völkerkundemuseum der Universität Zürich, Schweiz). Tous droits réservés.

Ilg et Chefneux

Sur le portrait de groupe, on remarque la jeunesse des traits des quatre personnages identifiés et notamment d’Ilg et Chefneux dont on connaît davantage de portraits lorsqu’ils sont plus âgés. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les photographies publiées par Charles Michel à Paris chez Plon en 1900 dans son livre Vers Fachoda, à la rencontre de la mission Marchand à travers l’Éthiopie. Mission de Bonchamps (Ilg a été nommé conseiller d’État en mars 1897).

Vers Fachoda 100-101

Pour mieux évaluer l’âge des mêmes hommes sur le portrait de groupe, on se rappellera qu’Alfred Ilg arrive au Choa à la fin de l’année 1878 et qu’il va avoir 25 ans (il est né le 30 mars 1854). Chefneux, lui, est de peu son aîné (il est né le 15 janvier 1853). Pour mémoire, Rimbaud, né le 20 octobre 1854, avait à peu près le même âge que ces deux-là.

D’autre part, j’ai fait l’hypothèse que ce cliché avait été pris devant la maison qu’habitait Ilg à Entotto.

Selon son biographe Conrad Keller (Alfred Ilg, sein Leben und sein Wirken als schweizerischer Kulturbote in Abessinien, Huber, Frauenfeld, 1918, p. 26), cité par Francis Anfray 3, Ilg arrive dans la région d’Entotto au début d’avril 1879, accompagné de Zimmermann et Appenzeller. Répondant à une demande de Ménélik qui souhaite faire venir auprès de lui des techniciens européens, sollicitation qui transite par la filiale à Aden de la maison suisse Furrer & Escher, exportatrice de café, Alfred Ilg, jeune ingénieur sorti de l’Institut Polytechnique de Zurich, s’embarque pour l’Éthiopie en mai 1878 en compagnie de deux de ses compatriotes. Borelli, pour décrire Ilg, dira de lui dans son journal 4 : « M. Ilg est un ingénieur distingué que la vie d’aventures a séduit. » (Antotto, 1er octobre 1886)

Après une attente de quatre mois à Zeïlah et un voyage de quarante-cinq jours, les trois jeunes gens gagnent le Choa à la fin de l’année 1878. Ils arrivent à Ankober où réside le roi le 1er janvier 1879.

On sait que Ménélik envisage le déplacement de sa cour d’Ankober à Entotto dès 1879. Dans une lettre envoyée de Harar le 28 novembre 1880 au directeur du journal L’Exploration, F Taurin Cahagne, vicaire apostolique des Gallas, qui se présente lui-même comme « un des plus anciens voyageurs français au Chewa (Choa) », écrit (il est manifestement agacé par les inexactitudes qu’il lit dans les journaux) :

Hilk Ferdinand

Francis Anfray donne plusieurs extraits fort intéressants du journal du père Ferdinand rédigés en 1880 :

Anfray 3

L’explorateur Gustavo Bianchi publie une gravure représentant la résidence de l’ingénieur Alfred Ilg à Entotto en 1880 (Alla Terra dei Galla, 1884, p. 241).

Ilg Bianchi

En 1884, Henry Audon, parent de Chefneux, entreprend à la demande de ce dernier un voyage au Choa qui va durer deux années. Il publie en 1889 dans la revue Le Tour du monde un long récit de son voyage : « Voyage au Choa (Abyssinie méridionale) » et décrit au début du chapitre VIII son installation sur la lisière d’Entotto où habitent cinq Européens.

les Européens à Entotto

On trouve illustrant son récit deux gravures, réalisées d’après des photographies créditées Chefneux et Audon, qui montrent les maisons d’Appenzeller et Ilg.

Tour du Monde Appenzeller

Tour du Monde Ilg

Je dispose en outre d’une carte postale publiée par les Frères Künzli à Zurich, montrant la maison d’Ilg. La photographie est la même que celle qui a servi à faire la gravure dans Le Tour du Monde. On y distingue de meilleurs détails du paysage environnant.

Ilg

Carte postale 89 x 139 mm, phototypie, coll. H FONTAINE.

On trouve une photographie similaire (angle de vue un peu différent, davantage de personnages assis) p. 41 de la biographie de Conrad Keller avec la légende : Alfred Ilgs Wohnhaus in Antotto.

D’autres photographies consultées dans le fonds Ilg du Musée de Zurich montrent cette même maison entourée de bananiers.

Dans son Journal à la date du 27 juillet 1886, Jules Borelli mentionne un quartier européen :

Borelli européens

Quant à Léon Chefneux, selon ses états de service, établis de sa main pour son dossier de la Légion d’honneur, il se présente comme un négociant établi au Choa (Abyssinie méridionale) depuis 1882. Il a en réalité voyagé à travers l’Éthiopie dès 1877 en travaillant d’abord pour Pierre Arnoux (Société commerciale franco-éthiopienne) puis avec le Nîmois Paul Soleillet qui, employé comme lui par la Société Française, crée une factorerie en 1882.

Etats de service Chefneux

Etat de services de Léon Chefneux. Extrait de son dossier de la Légion d’honneur : LH/514/68, Archives nationales. Paris.

Ce cliché a donc été pris au moment où Ilg est installé à Entotto, c’est-à-dire entre 1879 et la date de son départ pour la nouvelle capitale, Addis Abeba, que fonde Ménélik à Finfini vers 1886. Ilg occupera alors une autre maison, manifestement plus grande

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Inv. VMZ 800.22.002. Avec l’aimable autorisation et © du Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich, Suisse (Völkerkundemuseum der Universität Zürich, Schweiz). Tous droits réservés.

Pour conclure (provisoirement) : quatre personnages sont donc identifiés de manière certaine sur les huit qui figurent sur ce cliché. J’ai aujourd’hui une idée plus précise de l’identité de trois autres personnages, tous barbus, notamment celle du vénérable vieillard habillé à l’abyssine. Mais l’enquête nécessite de réunir encore certains éléments de preuve.

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Jacques Desse, l’un des deux découvreurs du portrait présumé de Rimbaud sur le perron de l’hôtel de l’Univers à Aden5, m’a écrit au sujet de la photographie de ce groupe qui l’intéresse notamment pour les liens que les personnages qui y sont représentés ont entretenus ou peuvent avoir entretenu avec Arthur Rimbaud pendant ses différents séjours en Éthiopie. Rimbaud, qui correspondait avec Ilg 6, connaissait bien Appenzeller et Zimmermann (qu’il surnomme parfois Zimmi), comme en témoignent plusieurs lettres (Rimbaud à Ilg, Harar, 25 juin 1888 ; Rimbaud à Ilg, Harar, le 7 avril 1890).

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J Desse propose une hypothèse, qu’il publiera bientôt, au sujet du personnage qui se tient debout au centre de la composition. Elle se fonde sur une extrapolation à partir d’un portrait représentant celui qui serait le même individu, mais plus jeune. Si cette hypothèse se révélait exacte (par le croisement d’informations supplémentaires), elle présenterait l’avantage d’affiner la date de la prise de vue puisque l’on connaît précisément celles du séjour de cet homme en Éthiopie. J’ai pour ma part quelques doutes mais le raisonnement vaut certainement d’être examiné.

J Desse s’interroge également sur l’auteur de ce cliché. Cette question est bien sûr cruciale, car la qualité technique de la photographie — comme celle des deux portraits du groupe de chasseurs d’ailleurs, photographiés dans l’ombre — laisse présumer que le photographe avait une bonne maîtrise de son appareil et des temps de pose. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’Alfred Ilg, lequel ne disposera d’un matériel photographique que bien plus tard.

Outre la nécessité de publier ce correctif, la mise en ligne de ces informations— qui ne manqueront pas d’intéresser les passionnés de ces questions autour de la Corne de l’Afrique au tournant du XXe siècle— servira peut-être, je l’espère, par quelque nouvelle réaction ou contribution d’un lecteur, à faire progresser l’enquête autour de cette passionnante photographie.

Notes

    1. Je remercie cordialement Mme Mareile Flitsch, Directrice du Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich, M. Alexis Malefakis, Conservateur du Département Afrique, Mme Salomé Guggenheimer, Responsable des archives photographiques, ainsi que l’ensemble du personnel du musée.
    2. Elisabeth Biasio, Prunk und Pracht am Hofe Menilek, Verl. NZZ, Zürich, 2004, p. 17. 
    3. Francis Anfray, « Autour du vieil Entotto », in : Annales d’Éthiopie. Volume 14, année 1987. pp. 7-12.
    4. Jules Borelli, Éthiopie méridionale : journal de mon voyage aux pays Amhara, Oromo et Sidama, septembre 1885 à novembre 1888.
    5. On trouve sur le site Arthur Rimbaud, le poète un rappel du dossier « Portrait de groupe à l’Hôtel de l’Univers (Aden) »
    6. Le Bâlois feu Jean Voellmy a publié, annoté et préfacé 35 lettres de Rimbaud à Alfred Ilg écrites de 1888 à 1891 (Gallimard, 1965).

 

En route to Aphinar

Arthur-Rimbaud-in-Java-Blog

Hommage de Yves Marie Stranger à Jean-Michel Cornu de Lenclos, qui nous a quittés le 1er août à Phnom Penh.

L’article est ici : En route to Aphinar – Mêlkam Addis Amuêut.

On lira sur le site que tenait JM Cornu une série d’articles consacrés à Rimbaud à Harar et notamment ce dernier, l’Abyssinienne de Rimbaud, autre « drôle de ménage », qu’il avait donné à publier cet été.

Bon vent, Monsieur Cornu !

JM Cornu

L’Abyssinie d’autrefois – 2

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Je poursuis la publication du carnet de Jean Adolphe Michel intitulé : L’Abyssinie d’Autrefois avec les deux cartes suivantes.

Au sujet de la première, Francis Falceto m’écrit : « J’ai identifié le Kèntiba Gebru/Guèbrou d’après les Impressions d’Éthiopie, vol. 3, p. 281, de Mérab (1929) qui reproduit cette photo en la légendant Le Kantiba Gèbru et sa femme jouant de la harpe. Mérab la crédite Photo Mody ».

Cette carte est également reproduite dans Éthiopiques 11 Alèmu Aga, et dans Éthiopiques 21 Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou. Francis ajoute que le parcours du Kèntiba Gebru, « prototype de l’intellectuel éthiopien, moderne et libéral » mériterait largement un article.

J’ignore tout de la Princesse abyssine dont le portrait est reproduit sur la carte suivante.

Famille abyssine

Princesse

Dans une série datée de 1912, Michel avait déjà publié la Famille abyssine ainsi que ce portrait d’une femme Gouraghé.

Famille abyssine ro

Coll H FONTAINE

Page 12 Addis Abbeba Arada 23 recto

Page 12 Addis Abbeba Arada 23 verso

Coll. S MAGALLON

L’Abyssinie d’autrefois – 1

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En 1917, Jean Adolphe Michel, alors Conseiller du gouvernement, est chargé par le gouvernement éthiopien de produire une nouvelle série de timbres pour remplacer celle de 1909. Par l’entremise de son frère, Fritz, qui travaille pour les Postes suisses, Michel commande auprès de la société Busag de Berne l’impression d’une série dessinée par Walter Platter à partir de ses propres photographies. Les planches représentent le prince Tafari et l’impératrice Zaouditou (lidj Yassou a été destitué) ainsi qu’un ensemble d’animaux sauvages, ce qui explique le nom donné à la série : Animals & Rulers (voir ici la liste). Elle est émise le 16 juin 1919.

Mr Basha

Lettre adressée le 21 décembre 1919, recette principale d’Addis Abeba à M. Atnafe Basha à Miéso, Éthiopie. Timbre à 12 guerches (en place d’un simple timbre à 1 guerche, tarif domestique). Source : www.postage-due.com/Exhibits/Animals%20and%20Rulers/

Grâce à un accord secret passé avec le ministre des Postes, Wassanie Zamanel, âgé de 12 ans !, Michel obtient l’autorisation d’imprimer cette série pour le compte du gouvernement éthiopien et de conserver pour lui-même l’exploitation sur le marché des collectionneurs pour équivaloir au prix de fabrication augmenté d’une marge de 10 %. Il pourra de surcroît conserver les plaques afin de réimprimer ces timbres, mais seulement dix années révolues après la date d’émission et si de nouveaux timbres étaient émis 1. Ces timbres ne devaient pas non plus être réintroduits sur le marché éthiopien. Michel obtient aussi l’usage de six cachets à date. Tous ces avantages étaient censés compenser les années de salaires impayés que Michel réclamait au gouvernement éthiopien.

Autorisation accordée à JA Michel par le ministre des Postes, Wassanie Zamane.

Autorisation accordée à JA Michel par le ministre des Postes, Wassanie Zamane. Source : www.doigsden.com

En 1930, Michel (alors à Nice) fait réimprimer ces timbres ainsi qu’une série de cartes postales marquées : « Carte postale. Reproduction interdite – Collection Michel – Addis-Ababa. », série qu’il commercialise en apposant au recto un des quinze timbres oblitérés d’un cachet Addis Abeba, Harar ou Diré-Daoua 2. Les cartes ainsi produites sont toutes datées de l’année 1931. Michel, accusé de faux, obtient un non-lieu en démontrant grâce à l’accord signé de 1918 qu’il est bien propriétaire des éléments utilisés pour la réimpression. Source et exposition en ligne des planches de la série Animals & Rulers.

Ces cartes circulent toujours chez les cartophiles/philatélistes sous la forme d’un carnet de dix-huit unités (format 105 x 160 mm) dont je présente ici les reproductions, dans l’ordre de leur assemblage. Une couverture en carton avec le titre L’Abyssinie d’Autrefois et une page de garde avec un cachet à date précèdent le lot. Elles existent imprimées en trois encres : noire, marron et verte.

Voici les sept premières cartes. Certaines ont déjà été reproduites dans de précédents billets (à retrouver dans la catégorie Jean Adolphe Michel).

Menelik

Yassou

Salassié

Chef

Cavalier abyssin

soldats

Hayelé

Coll. H FONTAINE

  1. Cette série est démonétisée le 1erseptembre 1928.
  2. Le timbre à l’effigie du buffle d’une valeur de 2 thalers n’a jamais été mis en circulation.

À suivre.

Diré-Daoua, la coquette

par Maurice Weerts

Jacques Weerts — que je remercie chaleureusement — m’adresse ce chapitre des mémoires de son père, où il est question de Diré-Daoua, de Harar et de Mgr Jarosseau, dont j’ai parlé récemment. J’avais déjà publié ici le chapitre 12 de ces mémoires inédites intitulées : Un demi-siècle au pays du Négus. Je propose, également dans son intégralité, ce chapitre : Diré-Daoua, le paradis sur terre (1928).

En illustration, une carte de JA Michel, de la série Éditions A.M. Addis-Abeba de 1912.

Haramaya Michel 1912

En 1926, Maurice Weerts, jeune Belge de 22 ans arrive à Djibouti, employé par un comptoir commercial belge. Le climat l’incommode fortement et il est envoyé en 1928 par son employeur à Diré-Daoua pour changer d’air. Dans ce chapitre de ses « Mémoires » rassemblées par son petit-fils François, il raconte ses impressions de Diré-Daoua et d’une randonnée à Harar.

 

Diré-Daoua, le paradis sur terre (1928) 

La maison de Jamin, notre agent à Diré-Daoua, comprenait aussi les bureaux et les magasins et se trouvait dans la rue principale à 200 mètres de la gare et quasi en face de l’hôtel grec, Bollolakos. Un peu plus loin, se trouvait l’hôtel Umberto, italien, fasciste bien sûr, muni d’un cinéma, muet puisque le parlant ne devait atteindre la région que plusieurs années plus tard. La banque se trouvait à l’extrémité de la rue et une rivière, généralement à sec et franchie à pied dans le sable et dans les pierres, séparait la ville européanisée du quartier indigène dit Magalla.

La ville avait été construite par la compagnie du chemin de fer à partir de la gare, pour ses expatriés assez nombreux. Les ateliers de réparation du matériel roulant y étaient installés, ainsi que la majorité des bureaux techniques et administratifs, transférés de Djibouti pendant la saison chaude. Les chefs d’entreprise et les responsables des différents services ferroviaires y avaient une seconde résidence pour leurs épouses, eux-mêmes faisant fréquemment la navette par le train.

La ville était bâtie autour de cinq rues disposées en éventail du côté sud de la ligne ferroviaire, partant de la gare et se terminant toutes à la rivière. Cette rivière, longue à peu près d’un kilomètre, ravinée en plusieurs bras, pouvait déferler avec un bruit effrayant lorsqu’un orage avait éclaté dans la montagne. Il était alors extrêmement dangereux de vouloir la traverser, le flot roulant des quantités de cailloux, quelquefois des arbres même, et chaque année des coolies somalis, préjugeant trop de leur endurance, étaient emportés dans le désert où on ne retrouvait jamais de cadavres, les hyènes ayant procédé à un nettoyage complet dès l’assèchement du lit.

Diré-Daoua avait une allure coquette, les portes et les fenêtres étaient garnies de vitres, au contraire de Djibouti où l’on préférait les persiennes pour obtenir le maximum de circulation d’air. L’intérieur des maisons n’avait pas cet aspect poussiéreux d’un logis mal entretenu et il était possible d’orner de quelques fleurs les salons et même les tables d’hôtel. Les rues étaient bordées d’arbres à petites fleurs jaune et rouge et les murs des maisons tapissés de bougainvillées. L’eau ne manquait pas, il pleuvait d’ailleurs assez fréquemment durant la saison chaude. La nourriture était normale, beaucoup de bons et beaux légumes cultivés par des fermiers hararis sur les pentes ravinées de la montagne ; oranges, citrons, bananes et surtout, d’incomparables mandarines venues de la vallée du torrent Errer où l’eau restait toujours suffisamment abondante pour irriguer de vastes plantations. Ces mandarines à peau épaisse, aussi grosses que des oranges, avaient un parfum prononcé, envahissant la maison où elles étaient consommées. Il y avait aussi des mangues venues du Harar et des cœurs de bœuf, des grenades, du raisin aussi, très bon et, ô délice, des champignons de prairie en quantités à la saison.

L’administration éthiopienne de Diré-Daoua était efficace, le gouverneur étant généralement un élève des écoles françaises, comme les fonctionnaires douaniers de rang élevé. Jusqu’alors, je n’avais rencontré qu’un seul fonctionnaire éthiopien, le consul à Djibouti, Ato Kebreth Astat Ka, mi-éthiopien mi-danakil, très intelligent et qui finit misérablement sous les mitraillettes de la tentative du coup d’État de 1960. Je me liai d’amitié avec Ato François Gebre Ezgiaber, Ato Emmanuel, Ato Kassa Maru, tous personnages que je devais retrouver quelques années plus tard à Addis-Abeba.

Le choc de ma rencontre avec Diré-Daoua fut tel que pendant bien des années, je pensai à cette ville comme un havre où finir mes jours, dans un climat de paradis terrestre, avec une nourriture abondante et extrêmement bon marché, des maisons confortables, des serviteurs compétents. Bien des Blancs y étaient d’ailleurs installés en permanence, Arméniens ou Grecs pour la plupart, ne se souciant pas outre mesure de ce qui pouvait se passer ailleurs.

Pour la première fois depuis vingt mois, je dormis profondément, sous une couverture, sans ventilateur, dans un air frais et parfumé de senteurs végétales. Il ne faisait réellement chaud que vers midi, chacun faisant la sieste pendant deux ou trois heures. Dans ce climat, à ce régime de légumes verts, mes furoncles disparurent en deux ou trois jours, et je me pris à envier mon collègue, bien logé, seul chez lui, avec un travail susceptible d’une progression importante. Jamin était intelligent, mais assez lent, à cause d’une encéphalite léthargique dont il n’avait pu guérir entièrement. Effectivement, il ne put jamais développer l’agence comme cela lui aurait été possible autrement.

J’avais fait la connaissance du consul honoraire de Belgique au Harar, M. Mousny, originaire du Namurois, de haute taille, sûr de lui, mais d’une extrême gentillesse pour moi. Il me proposa de partir pour Harar, à cheval, 60 kilomètres de route dans chaque sens, 600 mètres plus haut que Diré-Daoua. J’hésitai avant de répondre, mes capacités équestres n’ayant pas dépassé le très humble niveau du gros cheval de trait de la ferme de Rosmel. À tel point que M. Mousny me proposa d’utiliser une mule. Je finis par accepter, poussé par la curiosité. Le lendemain, je me trouvai au rendez-vous où m’attendaient non seulement M. Mousny et son palefrenier, mais aussi le consul d’Italie, M. Arno et le consul d’Angleterre et sa femme, M. et Mme Plowmann que je devais retrouver vingt ans plus tard à Addis-Abeba, tous cavaliers expérimentés sur leurs excellents chevaux. Nous formions une petite caravane et je ne me sentais pas rassuré du tout. Pourtant, j’ignorais encore combien soixante kilomètres peuvent paraître longs et pénibles.

Le voyage débuta bien. Pendant quelques kilomètres, la piste suivait le lit sinueux de la rivière, entre des collines et très bientôt sur les montagnes. Mais il fallut quitter cette marche sur le sable et escalader les rochers, sur le dos d’une mule au pied sûr, mais progressant quasi à la manière d’une chèvre. Je me trouvais tantôt regardant la mule dans les yeux, tantôt prêt à glisser vers la longue queue de l’animal. Il faut dire que la sortie de la gorge de la rivière était extrêmement ardue, une sorte d’escalier aux marches en désordre, brisées, croulantes, parsemées d’énormes pierres entre lesquelles la mule se glissait avec aise, mais où mes genoux étaient fréquemment éraflés. Cette montée me parut plus longue qu’elle ne l’était réellement et la partie la plus difficile, ou plutôt la plus pénible, restait à accomplir. Le chemin toujours montant devint moins escarpé et mes compagnons, tous à l’aise sur leurs chevaux, progressèrent plus rapidement que je ne pouvais le faire sur ma monture moins nerveuse et, bien entendu, mal guidée et mal ménagée. Nous parvînmes tout de même au bord du plateau hazziza, d’où la vue sur le désert danakil, mille mètres plus bas, était grandiose par ses dimensions colossales aussi bien que son coloris intense sous le soleil tropical. Il fallait continuer cependant et la mule se mit à trotter à sa guise et me mit si bien à mal que M. Mousny, resté près de moi, vit que je ne pourrais jamais aller ce jour-là au-delà du village de Haramaya, au bord du lac du même nom que nous avions longé pendant une dizaine de kilomètres. Il décida de loger à l’auberge minuscule établie pour le repas des notables éthiopiens en voyage et je fus ainsi logé dans la chambre utilisée par le Régent Tafari, dont le portrait ainsi que celui de son épouse Woizero Menen, était fixé au mur.

Il restait une vingtaine de kilomètres à couvrir pour atteindre Harar et il ne fallut pas longtemps pour que les douleurs cuisantes au siège réapparaissent. Je ne vis guère le paysage pourtant frais, parsemé de villages au milieu des champs cultivés, des bouquets d’arbres ici et là et des troupeaux innombrables, des vaches surtout, paissant une herbe verte et abondante. Les indigènes rencontrés saluaient avec un large sourire. Je ne compris que plus tard que ce sourire était dû plus à ma mine torturée et à mon allure gauche qu’à leurs démonstrations d’amitié pour un étranger.

Les consuls italiens et anglais étaient arrivés la veille déjà à leurs domiciles respectifs et heureusement pour moi, il y avait à l’entrée de la ville un petit hôtel grec avec des chambres disponibles où je pus m’affaler, en pensant avec frayeur au voyage du retour. Je ne me sentais pas bien, fiévreux, endolori, et M. Mousny me fit boire une bonne partie d’une bouteille de Fernet Branca, une liqueur amère, peu alcoolisée, mais chargée de quinine. Le lendemain matin, je me sentis bien à nouveau et au soleil levant, devant un repas substantiel d’œufs et de lard, je pus admirer le panorama. La ville était en contrebas, non encore entourée des constructions modernes qui dégradent aujourd’hui son aspect. Le mur d’enceinte, en pierres jaunes et grises, était bien clairement visible, ondulant dans les ravins et sur les collines, avec deux ou trois portes vers lesquelles se dirigeait un flot continu de paysans poussant leurs ânes et leurs chevaux chargés des vivres qu’ils venaient offrir au marché du centre de la ville, une foule bigarrée aux couleurs les plus vives, les femmes surtout, portant, au contraire des Somalis, des pantalons recouverts en partie par une chemise tout aussi colorée, les cheveux coiffés en nombre de fines tresses couvrant toute la tête, la peau brune, les yeux cernés par une couche de khôl, les mains et souvent aussi les joues couvertes de signes divers de la même teinture.

Puis nous partîmes pour la ville, remarquable par ses rues étroites et sinueuses, résonnant des cris des muletiers intimant de faire passage pour leurs bêtes chargées qui, sinon, poussaient sans cérémonie les promeneurs contre les murs rocailleux des maisons. Des bruits, des couleurs d’une variété indescriptible, partout un parfum d’épices, d’encens, et souvent aussi de café. A ce moment-là, je décidai que les tortures du voyage valaient bien d’être endurées pour un spectacle pareil. Dans le marché, au centre de cette ville de 40.000 habitants peut-être, les vendeuses accroupies devant leur étalage bavardaient, chantonnaient même, secouant de nombreux bijoux en argent ou en cuivre, beaucoup de femmes jolies parmi elles ; beaucoup vendaient de magnifiques paniers en paille teinte, tressée en dessins rouges, verts, jaunes ou bleus, un spectacle féerique malgré les millions de mouches et l’odeur d’huile rance qui émanait de toutes ces chevelures. Un marché africain avec son attrait extraordinaire, ses parfums d’épices, mais plus gai, plus riant sûrement que tous ceux que je vis par la suite, ailleurs en Éthiopie. Bon nombre de rues étaient bordées de magasins offrant les cotonnades multicolores, la ferblanterie, les émaillés, les touques de pétrole dont ces gens avaient besoin. Bon nombre de mendiants, souvent affligés d’horribles plaies, lépreuses peut-être, beaucoup d’Arabes et d’Hindous, peu d’Éthiopiens amharas, en dehors des soldats et des policiers, et très rarement un Blanc dans cette foule grouillante et pittoresque. Aucun monument sauf l’église copte et quelques mosquées, en pierres grises pour l’église et chaulées pour les mosquées.

La grande majorité des constructions étaient faites de pisé, mais les plus grands magasins avaient des murs de pierre, tout en étant couverts de tôles provenant en majorité de Phénix Works à Flémalle en Belgique. Les logements des consuls étaient installés hors de la ville, sur les collines, au milieu de jardins éclatants de couleurs, bordés de jacarandas aux fleurs bleues. Le soir, les hyènes cherchant leurs proies mortes aux alentours des murailles, donnaient un concert ininterrompu d’aboiements prolongés et tristes. Personne ne circulait hors des murs, les portes étant soigneusement fermées du crépuscule à l’aube.

Le dimanche, M. Mousny me conduisit à la messe à la Mission catholique dans le bas de la ville, à côté d’une léproserie tenue par des capucins missionnaires, dont un médecin, et des infirmières. Ce village de lépreux était bien entretenu, des cases propres, tous les habitants portant des plaies, aux mains et aux pieds particulièrement, mais souvent aussi à la face, tous résignés dans leur malheur alors sans remède connu. Une chapelle assez grande, aux murs blanchis, quelques statues, les petites figurations d’un chemin de croix. Mais surtout une foule très fervente, uniquement locale, bien plus impressionnante que celle de Djibouti, émoussée par la présence de Blancs plus ou moins dévots. Le sermon fut délivré en amharique par un vénérable évêque Mgr Jarosseau que nous allâmes saluer à son bureau après la messe, selon l’habitude locale pour les Européens catholiques en visite dans la ville. Mgr Jarosseau vivait à Harar depuis bien avant le début du siècle et Ras Makonnen lui avait confié l’éducation de son fils, alors Lidj Tafari (Hailé Sélassié), en compagnie d’un compagnon d’études et de jeux, Lidj Imru. L’évêque était très simple, humble même, et pourtant impressionnant par son âge et par sa dignité innée. En rencontrant l’empereur plus tard, toujours si digne, si racé, je ne pouvais m’empêcher de revoir la figure de ce beau et saint vieillard à qui il devait tellement. En face du crucifix, une photo étonnante, celle du roi Albert de Belgique, casqué, datant des années 1914-18 lorsque le roi était en campagne. Devant mon étonnement, l’évêque m’expliqua qu’il rendait honneur ainsi à un honnête homme, courageux et loyal. Curieux choix pour un Français qui n’avait que l’embarras du choix parmi ses compatriotes, beaucoup devenus illustres dans la victoire de 1918.

Mgr Jarosseau eut une fin pitoyable ; fidèle bien entendu à son élève devenu empereur, il fut déporté par le régime fasciste en 1937 et s’en vint mourir bientôt dans une maison-mère de son ordre, à Toulouse je crois, triste à en mourir d’avoir dû abandonner son Harar, ses chrétiens, ses écoles et sa léproserie. Un de ces saints hommes inconnus, malgré leur action bienfaisante et durable.

Le séjour à Harar venait à sa fin et nous reprîmes la route de Diré-Daoua, toujours en deux tronçons, mais moins fatigante pour moi bien que le voyage fût loin d’être une partie de plaisir, le trot léger de la mule malaxant de façon pénible mes muscles fessiers. Mais j’avais pu emplir mes yeux de spectacles que bien peu de Belges avaient vus jusqu’alors.

Fourré de lianes de caoutchouc avec rhinocéros

fourré de lianes 72

Un lecteur ami m’écrit : « Je ne suis pas un lecteur fidèle, je lis quand ça me chante [j’aime cette expression], assez souvent. Je me perds trop. Car le lien avec le train devient tenu, ou peu visible. Il faudrait faire des résumés. »

J’ai publié ici l’été dernier un feuilleton sur la correspondance envoyée par Alexandre Marchand depuis le Yunnan à son ami François Crucière. Il était relativement aisé de rappeler en début de chaque billet la teneur du précédent et de poursuivre ainsi le fil de l’enquête. Un an plus tard, et 258 billets publiés depuis la création de ce blog en septembre 2012, force est de constater que la structure de ce journal s’est étoffée au risque de devenir touffue et impénétrable, comme un fourré de lianes de caoutchouc.

« Si je puis me permettre, poursuit-il, cela tourne à l’analyse quasi ethnologique de cartes postales, de documents précieux, mais dont le lien n’est pas évident. Help ! »

Les liens, en effet, ne sont pas toujours manifestes à l’intérieur de chaque billet bien que je m’efforce de renvoyer par des « hyperliens » aux articles précédemment publiés autour du même sujet, et qui s’ouvrent sur un nouvel onglet, offrant ainsi au lecteur la liberté de s’engager dans une excursion (s’il n’avait déjà lu ce billet-là) ou bien de poursuivre avec sa lecture en cours. Il y a aussi l’outil des catégories, qui facilite une recherche par mots-clés à l’intérieur du blog. Reste que cela fait au total beaucoup de pages à lire, les branches se ramifiant en branchages de plus en plus fins, pour continuer la métaphore de notre fourré.

Quant à la remarque sur le fond. Oui, le lien devient plus tenu avec notre train parti de Djibouti à l’automne 1897. Et certes, je m’aventure parfois dans l’exploration de cartes postales ou de photographies qui ne sont plus toujours directement liées au train, même si au point de départ le lien existe.

Je prendrai pour exemple le développement actuel autour des productions photographiques de Jean Adolphe Michel (et de son personnage assez rocambolesque). Cela démarre avec la carte caricaturale de Walery, inspirée semble-t-il d’une photographie de Ménélik II publiée à plusieurs reprises dans la presse française en 1909 (au moment où circulent des rumeurs sur le mauvais état de santé du vieil empereur). Estelle Sohier, historienne, interprète cette dernière image comme un montage, un faux fabriqué à partir de morceaux de photographies et de dessins pour démontrer que tout va bien à la cour du monarque. Je découvre cependant, grâce à l’entremise d’Ulf Lindahl qui me met en rapport avec Judy Swink, une descendante de Jean Adolphe Michel qui vit aux États-Unis, que cette photographie est bien un cliché pris par Michel représentant Ménélik entouré de sa cour (comme il a d’ailleurs fait d’autres vues de dignitaires entourés de leur suite, Ménélik ou Makonnen notamment). Michel, arrivé en Éthiopie en 1901, embauché par Alfred Ilg, conseiller de l’empereur, devient directeur de la Poste d’Harar, édite des cartes postales, fabrique des faux pour le marché des philatélistes, s’amourache d’une aventurière bulgare avec laquelle il chasse des fauves… La tentation est grande de s’intéresser au bonhomme. Ce faisant, je laisse de côté pour un temps, l’enquête engagée sur Walery, auteur du cliché initial, et sur ELD, important éditeur de cartes postales au début du siècle dernier…

Une lecture occasionnelle du blog rend certes plus difficile de « prendre le train en marche » ou de « raccrocher les wagons ». Un épisode sauté, et les liens vous échappent. Il faudrait, pour éviter cela, que je publie de plus longs articles rassemblant sur un même sujet toutes les hypothèses et les résultats auxquels l’enquête m’a permis d’arriver. Mais une des raisons d’être de ce journal tient au fait que publier des petits billets courts, presque quotidiens (en fait j’ai en réserve plusieurs centaines de brouillons), me sert dans la manière de faire progresser différentes investigations, et permet de constituer peu à peu une somme d’informations sur laquelle je peux revenir (grâce aux outils de recherche) et que je partage aussi, la mettant en ligne, avec d’autres amateurs de ces sujets. Bref, une sorte de work in progress dont le mode de fonctionnement risque bien, je le conçois, de me faire perdre des lecteurs. Quant à faire précéder chaque billet d’un résumé, je crains bien que cela devienne vite fastidieux.

J’ajoute que je choisis cartes et photos pour leur qualité photographique ou leur intérêt documentaire ou historique. Mais aussi parce qu’elles véhiculent ou suscitent des histoires. Cela est vrai particulièrement des cartes postales qui comportent elles-mêmes des textes et contiennent des marques de leur circulation, ou qui recèlent parfois certains mystères.

Ainsi, ce Fourré de lianes de caoutchouc que JA Michel réédite dans sa série de 1931, après l’avoir publiée une première fois en 1912 sous le titre : Fourré dans une forêt vierge. Cette carte renvoie à un épisode de la vie de Michel sur lequel j’espère que Judy pourra m’apporter quelques lumières. Après avoir quitté Harar où il était Directeur des Postes, Michel s’installe à Addis Abeba. Il se serait occupé un temps d’une plantation de caoutchouc. 

Mais l’image m’intéresse surtout en ce qu’elle abrite un personnage à demi visible, accroupi devant le fourré avec lequel il se confond, tenant une lance (c’est ce qu’on voit le mieux) et portant une peau de léopard.

Rhinoceros

De plus, la carte est affranchie d’un timbre représentant un rhinocéros.

black rhinoceros 72

L’animal a aujourd’hui disparu d’Éthiopie. Au point qu’Yves Marie Stranger m’avait dit au moment où je cherchais un titre pour le livre : tu ne peux pas appeler ton bouquin Rhinocéros Express, il n’y a pas de rhinocéros en Éthiopie ! Ce rhinocéros est devenu un peu la mascotte du livre et a donné lieu à toute une série de billets, variations autour du thème (voir la catégorie « Rhinocéros » ou faire une recherche avec ce mot).

Cette figure du rhinocéros blanc fait ici partie d’une série de timbres intitulée Animals & Rulers que Tafari Makonnen a commandée à JA Michel en 1917, après la destitution de Lidj Yassou. On y trouve aussi l’autruche de Somalie, le léopard, la girafe, la gazelle de Soemmerring, l’éléphant, le lion, le buffle d’eau…

Rulers and Animals 72

Cette carte affranchie à 8 guerches, annulés par un timbre à date de Diré-Daoua du 19 février 1931, n’a pourtant jamais circulé. C’est une invention pour collectionneurs, fabriquée par JA Michel alors qu’il vit à Nice. Mais de cette réédition tardive de cartes et de timbres, je parlerai dans un prochain billet.

Bref, voici décrit succinctement le mode opératoire de ce journal, sorte de carnet de notes personnelles que j’ai choisi de mettre en ligne. J’essaye d’ y être rigoureux dans la méthode et la forme mais à l’image de ce fourré de lianes de caoutchouc devant lequel se confond ce guerrier à croupetons, j’aime avant tout explorer à partir d’images plus ou moins insolites ce territoire de la Corne de l’Afrique et m’enfoncer dans un réseau de présomptions susceptibles de révéler quelque réalité historique méconnue ou oubliée, ou de raconter ad libertam une histoire, sur la base de faits documentés, faisant ainsi revivre un pan de l’Histoire de l’Afrique de l’Est dans ses rapports avec le reste du monde.

À suivre.

 

 

Yassou en tenue de guerrier choan

Yassou

Reprise d’un portrait en pied de Lidj Yassou pour la série de cartes rééditées par JA Michel en 1931.

Judy Swink m’a envoyé deux autres tirages réalisés par son père à partir de plaques en possession de JA Michel (voir ce billet et celui-ci). Dans le premier, on reconnaît l’image reproduite dans la série de 1931. Je ne lui connais pas, contrairement au Cavalier abyssin, de version antérieure.

Les deux photographies ensemble permettent de mieux distinguer les détails de son costume, des accessoires et de l’armement.

Iyasu Warrior 03

Lidj Yassou photographié en habits d’apparat (guerrier choan). Tirage de Frédéric G Swink d’après une plaque photographique appartenant à JA Michel. Coll. Judy Swink.

Iyasu Warrior 01

Lidj Yassou photographié en habits d’apparat (guerrier choan). Tirage de Frédéric G Swink d’après une plaque photographique appartenant à JA Michel. Coll. Judy Swink.

Je rappelle l’existence de cette photographie de Wäsän Säggäd, publiée par Estelle Sohier, portant à peu près le même costume.

Sohier 5 72

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Vous pouvez commander le livre (Carte Bleue ou  Paypal) ou envoyer un chèque de 39,90 € TTC à l’ordre de : AMARNA PRODUCTION, 40 rue Pierre Brossolette, 92500 Rueil-Malmaison. Les frais de port sont offerts en France métropolitaine (Colissimo).  

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