Le roi de profil et portant couronne – 2

Après un silence, pour le chagrin et la colère, Un Train en Afrique rend hommage à Wolinsky, Cabu, Tignous, Charb, Philippe Honoré, Bernard Maris, Michel Renaud, Elsa Cayat, Frédéric Boisseau, Philippe Lançon, Mustapha Ourrad, Franck Brinsolaro, Ahmed Merabet, Clarissa Jean-Philippe, Yohan Cohen, Yoav Hattab, Philippe Braham et François-Michel Saada, assassinés à Paris les 7, 8 et 9 janvier 2015, et reprend la publication du feuilleton : Le roi de profil et portant couronne.

 

Parmi les photographies contenues dans l’album de Tristram Charles Sawyer, mieux connu sous le nom de Capitaine Speedy, qui apparurent récemment sur le marché (voir ce précédent billet), on découvre un très remarquable portrait de Ménélik II vu de profil et portant couronne.

cap speedy 2

En 1893, au lendemain de la révocation du traité de Woutchalé (Ucciali), Ménélik charge Léon Chefneux de faire fabriquer par la Monnaie de Paris un thaler d’argent à son effigie. Seront également imprimés trois millions de timbres.

Pour la pièce de monnaie, biface en argent, frappée, le graveur Jean Lagrange réalise la matrice de l’avers et de l’envers. Un détail cependant ennuie Lagrange : la couronne est trop haute pour figurer harmonieusement à l’intérieur du cercle où doit s’inscrire en caractères amhariques « Ménélik le deuxième, roi des rois d’Éthiopie ». Le dessin de la croix qui surmonte la coiffe s’intercalera entre le nom du souverain et son titre : negus negest, « le roi des rois ». Sur le revers, le lion passant avec couronne et drapeau illustre la devise royale : « Lion conquérant de la tribu de Juda ». Le tout est complété de la valeur de la pièce : « Un birr ». Ménélik accepte, mais de mauvaise grâce, l’exigence du graveur.

Menelik 1 birr A

Menelik 1 birr B

La monnaie est déclinée en trois fractions : Huitième de birrQuart de birrDemi-birr.

coin 4 coin 1

Pour la série de timbres — quatre portent la figure du roi ; trois, celle du lion de Juda : elles serviront pour les plus hautes valeurs — Chefneux fait appel à Louis-Eugène Mouchon. L’artiste est doté d’une solide réputation. Il a déjà gravé de nombreux timbres en France, dont la célèbre Semeuse. Il a travaillé aussi pour les monarques belge, néerlandais, portugais…

L’Atelier de fabrication des timbres-poste à Paris réalise en juin 1894 l’impression de près de trois millions de vignettes. Henri Tristant rapporte cet épisode inaugural de l’histoire postale éthiopienne dans son ouvrage : Histoire postale de l’Éthiopie sous le règne de l’Empereur Ménélik II, Paris, 19771.

menelik timbres

« La monnaie en Abyssinie, écrit Jean Gaston Vanderheym dans Une expédition avec le négous Ménélik : vingt mois en Abyssinie, Hachette, 1896, est le thaler de Marie-Thérèse d’Autriche qui varie de valeur selon le cours de l’argent à Aden. Dans certaines provinces occidentales, il y a un peu de monnaie de fer. Le commerce se fait surtout par échanges. Le plus grand trafic du pays se fait en toiles de coton, en provisions de bouche, en bétail, en or, en civette ou en ivoire que l’on donne au poids, et principalement en sel, que l’on peut proprement appeler la monnaie du pays ».

Thaler Marie Thérèse rv

Un peu plus loin dans le même texte, Vanderheym rapporte que « M. Chefneux a récemment apporté d’Europe, à titre d’essai, une nouvelle monnaie à l’effigie du Négous ».

Vanderheym thaler

Vanderheym, J Gaston, « Une expédition avec le négous Ménélik : vingt mois en Abyssinie » [préface de Jules Claretie], Hachette (Paris), 1896

De fait, ce projet de monnaie et de timbres postaux que les conseillers européens de Ménélik l’ont convaincu d’entreprendre ne concerne pas vraiment les sujets du roi. Il est fait surtout pour montrer aux puissances qui lorgnent sur l’Éthiopie qu’elle est une nation indépendante et souveraine. Que Ménélik veille sur l’édifice nouvellement construit, mais que menacent de toutes parts les visées impérialistes, française, britannique et surtout italienne.

Quant aux timbres, ils ne serviront qu’aux étrangers, les seuls quasiment à envoyer de la correspondance entre Addis Abeba, la nouvelle capitale, et Harar et puis au-delà, à Djibouti et jusque dans le reste du monde, par messageries maritimes. Chefneux et Alfred Ilg veulent mettre sur pied un service postal. Cette affaire ne risque pas de rapporter grand argent. Soit ! Chefneux se débrouillera avec le négociant Maury à Paris pour financer cette opération. Ilg voudrait de surcroît faire entrer l’Éthiopie dans l’Union postale internationale. Louable intention, mais bien improbable depuis que le roi a décidé que rien ne serait écrit sur les timbres ou sur la pièce de monnaie qui ne soit en amharique2 !

Il faudra donc compléter l’affranchissement d’une lettre destinée à quitter le territoire éthiopien d’un timbre supplémentaire.

Lettre à Alfred Ilg

Enveloppe reproduite de l’article d’Ulf Lindhal « Postal history of Ethiopia during the reign of Menelik II ».

Comme pour le thaler Marie-Thérèse ou celui sur lequel figure le roi d’Italie Umberto, mais que les « indigènes » refusent d’utiliser, il convient que le roi des rois de l’Éthiopie soit représenté de profil. Il regardera au loin, dans une attitude inspirant respect et confiance.

Umberto 1891-ro Umberto 1891 vo

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Un autre portrait du roi photographié de profil existe, bien plus connu que celui de l’album du capitaine Speedy. Il est attribué à Léon Chefneux. Le roi n’y porte pas de couronne, mais un voile de mousseline, la ras masseria amhara qu’il aime à nouer sur la nuque. Il porte également sa kabba ourlée d’or et plusieurs colliers. Dans son ouvrage : Le roi des rois et la photographie, Estelle Sohier pense que cette photographie de Chefneux a servi de modèle pour la gravure de la monnaie et des timbres. Elle date ce cliché du début des années 1880 : « la plus ancienne version est une gravure datant de 1883 », s’appuyant notamment sur l’information que Chefneux « disposait d’un appareil photographique dès 18822 ».

Paul Soleillet raconte : « Mon compagnon, M. Léon Chefneux, possède un appareil photographique. Nous partons dès le matin, en quête de types et de vues. Les habitants sont fort intrigués et quelques incidents comiques se produisent ». Soleillet mentionne également « une journée passée à faire des photographies de SM et de ses courtisans », le 28 octobre 18823.

Ce portrait a été largement reproduit, notamment dans la traduction française de la Chronique de Ménélik de Guébré Sellasé, vol. 2, 1932, pl. XXXIX où il est explicitement crédité Léon Chefneux (ce qui ne prouve pas absolument sa paternité) ; dans l’ouvrage de Charles Michel, Mission de Bonchamps. Vers Fachoda à la rencontre de la mission Marchand à travers l’Éthiopie, Paris, Plon, 1890, p. 97 ; dans L’Illustration du 7 mars 1896 (n° 2767) ; ainsi que sur plusieurs cartes postales (dont une publiée Au café de la Paix à Djibouti). Même position, même expression, même kabba, même série de colliers…

vers Fachoda

Menelik Illustration

MENELIK II CAFÉ DE LA PAIX

Menelik Aden colorisée

Menelik Aden colorisée vo

Menelik II Arabiantz

Menelik II roi d'Abyssinie

Menelik et son palais

D’autre part, à Paris en 1893, Eugène Mouchon, qui a utilisé la matrice du thaler pour graver la série de timbres, a également réalisé une médaille uniface en bronze à partir du portrait à la ras masseria.

Ménélik médaille uniface

Louis-Eugène Mouchon Ménélik II, négus d’Abyssinie en 1893 médaille uniface en bronze ø. 0.104 musée d’Orsay, Paris, France © photo musée d’Orsay/rmn

Léon Chefneux aurait donc emporté à Paris deux portraits photographiques du roi pour servir de modèles aux graveurs.

Serait-il l’auteur de ces deux clichés ? Aurait-il réalisé le même jour deux portraits du roi de profil, l’un avec couronne, l’autre sans ? Les similitudes entre les deux photographies sont flagrantes. L’angle de prise de vue, la position de l’appareil à la hauteur exacte du visage du roi, la distance par rapport au sujet photographié sont exactement les mêmes dans les deux images. L’exécution rigoureuse d’une telle prise de vue de profil qui déroge, selon Estelle Sohier, aux canons de l’esthétique religieuse éthiopienne4, laisse penser que ces portraits ont pu être faits avec un objectif précis, celui de réaliser timbres et monnaies. Mais nous sommes au début des années 1880. Le thaler et les timbres ne seront fabriqués qu’en 1893 ! Estelle écrit : « Dans la peinture religieuse éthiopienne, la position de profil était alors exclusivement réservée à la représentation des infidèles. La création de ce document a donc été le fruit de conseils étrangers, conseils de poids, car ils poussaient le roi à transgresser les codes iconographiques chrétiens éthiopiens ». Chefneux et Ilg ont-ils été dès le début des années 1880 les inspirateurs du projet, dont l’exécution de ces deux portraits pourrait être considéré comme le premier acte5 ?

Ulf Lindhal se demande si le portait du roi avec couronne aurait été fait par Tristram Charles Sawyer. Cela me paraît peu probable. Serait-il, avec son double sans couronne, l’œuvre d’Alphonse Hénon, dont j’ai récemment parlé ? Un portrait de Taytu, l’épouse du roi, fait également partie de l’album. J’ai de bonnes raisons de penser qu’il a été fait par Hénon mais je ne connais aucun portrait photographique attribué à Hénon qui soit un profil. On trouve aussi dans l’album un portrait de Makonnen. TCS Speedy pourrait bien avoir rassemblé dans son album des photographies de sa composition avec d’autres acquises sur place ou ailleurs : les possibilités ne manquent pas. Quelques portraits des souverains, assez précieux, s’offrent et circulent alors entre l’Éthiopie et l’Europe…

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Post-scriptum

Rédigeant ce billet, je vois dans Le Monde des livres daté du 24/12/2014 cette photographie de profil de Christian Garcin.

Garcin Le Monde

Je suis frappé par l’impact d’une telle image — point de vue assez inhabituel pour un portrait d’écrivain ou d’artiste —, qui évoque le portrait de l’identité judiciaire, héritier des démarches anthropologiques.

Bertillon fiche

Fiche d’Alphonse Bertillon, inventeur de l’anthropométrie judiciaire.

Borelli Type de femme zingero

Jules Borelli, Type de femme zingero. N° inventaire : 1998-6097-173. © Musée du Quai Branly.

Notes

  1. TRISTANT, Henri Histoire postale de l’Éthiopie sous le règne de l’Empereur Ménélik II, Paris, 1977. J’ai pour ma part consulté la traduction en anglais de cet ouvrage, réalisée et publiée en 1979 par Huguette Gagnon ainsi que le Menelik’s Journal, dans son édition d’octobre-décembre 2013 (volume 29, N° 4).
  2. SOLEILLET, Paul, Obock, le Choa, le Kaffa, récit d’une exploration commerciale en Éthiopie, Librairie illustrée J Taillandier Éd. 8 rue Saint-Joseph, Paris, 1868.
  3. SOHIER, Estelle, Le roi des rois et la photographie. Politique de l’image et pouvoir royal en Éthiopie sous le règne de Ménélik II. Publications de la Sorbonne, Paris, 2012, p. 240 et 242. « La frappe de cette monnaie s’inscrit dans un rapport de force entre l’Éthiopie et l’Italie, mais aussi dans un rapport de force entre les puissances coloniales elles-mêmes […]. La monnaie était le signe tangible de l’existence de l’État éthiopien et de l’unité du pays, comme ses timbres postaux. » p. 242. Voir aussi : Sohier Estelle, « La création des symboles nationaux éthiopiens et la conquête coloniale sous le règne du roi des rois Menilek II (1889-1913) », Hypothèses 1/2007 (10), p. 55-65.
  4. SOHIER, 2012, p. 88.
  5. L’image du roi vu profil explique peut-être le mauvais accueil fait par la population au thaler Ménélik, qui continue de lui préférer le Marie-Thérèse. Concernant la monnaie éthiopienne, on consultera avec profit ce site et pour la valeur du thaler, celui-ci

 Je remercie cordialement Serge Magallon pour ses informations et vérifications concernant les timbres et thalers de Ménélik II.

 

À suivre…

Le roi de profil et portant couronne – 1

Un Train en Afrique vous souhaite une très belle année 2015 et vous offre, commençant ce 1er janvier, un feuilleton exceptionnel : Le roi de profil et portant couronne.

 

Speedy

Le 4 décembre 2012, chez Bonhams à Londres, un album de 180 vues et portraits dont plusieurs autoportraits du Capitaine Speedy était adjugé 2 375 livres sterling. Ce lot numéroté 377 comprenait l’ouvrage : The Handy Royal Atlas par A Keith Johnston, qui avait appartenu à l’aventurier. En témoigne une inscription marquée à l’or sur le plat de couverture : Captain TCS Speedy. 

Ulf Lindahl, à qui tout cela n’a pas échappé, le signale dans l’édition d’octobre-décembre 2013 du Menelik’s Journal (volume 29, N° 4).

Outre les autoportraits en costume éthiopien, l’album comporte une grande variété de vues : un joueur de harpe, une danse de guerriers Somalis, des hommes mangeant de la viande crue, un portrait de l’Abune Petros VII, un portrait de Mattheos X, un portrait du ras Makonnen1

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Abuna Matteos

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Abuna Petros VII

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Rouquin, barbu, taillé comme un géant, Tristram Charles Sawyer (1836-1911), mieux connu sous le nom de Capitaine Speedy, forgé sur celui de Báshá Félíka que lui avait donné l’empereur Théodoros II, est un extraordinaire personnage dont la vie de voyages et d’aventures entre l’Inde, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie, le Népal, le Soudan, l’Éthiopie, se mêle aux inspirations littéraires dont elle fut l’objet (Stevenson, Kipling). Il explora la Corne de l’Afrique et apprit l’amharique.

À la fin des années 1860, il forme l’armée de l’empereur Théodoros II. Il est ensuite vice-consul du Royaume-Uni à Massawa. Au début de l’année 1868, il sert d’interprète au Général Sir Robert Napier dans l’expédition militaire partie libérer les otages européens captifs à Magdala. Le roi Théodoros II s’étant donné la mort, Speedy emmène son fils Alemayu en Angleterre et devient son tuteur.

NPG x34167; Prince (Dejatch) Alamayou of Abyssinia (Prince Alemayehu Tewodros of Ethiopia); Tristram Charles Sawyer Speedy by (Cornelius) Jabez Hughes

Prince (Dejatch) Alamayou of Abyssinia (Prince Alemayehu Tewodros of Ethiopia); Tristram Charles Sawyer Speedy by (Cornelius) Jabez Hughes albumen carte-de-visite, 1868 (89 mm x 57 mm) © National Portrait Gallery, London

En 1868, lors d’une présentation d’Alemayou à la reine Victoria à Osborne House, Île de Wight, le Capitaine Speedy se fait photographier en habits éthiopiens ou nubiens, affectant parfois des poses guerrières. La photographe est Julia Margaret Cameron.

D’autres portraits existent, certains signés Felice Beato.

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Julia Margaret Cameron, Spear or spare, Báshá Félíka 1868 Albumen print Victoria and Albert Museum Museum no. 19-1939

Speedy et Alamayou

Julia Margaret Cameron, Déjatch Alamayou and Basha Félika. Son and heir of King Theodore of Abyssinia and Captain Tristram Speedy 1868 Albumen print The Royal Photographic Society: 2003-5001/2/20853

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Julia Margaret Cameron, Déjatch Alamayou and Basha Félika, King Theodore’s son and Captain Speedy 1868 Albumen print The Royal Photographic Society: 2003-5001/2/20854

Sur l’album de photographies de la campagne d’Abyssinie que conservent les Archives nationales du Royaume-Uni, on trouve deux photographies prises à Magdala, vraisemblablement après la mort de Théodore II, représentant Tristram Charles Sawyer et l’enfant Alemayou. Le bouclier et la lance sont les mêmes que ceux du portrait fait par JM Cameron.

Les images de cette invraisemblable campagne militaire sont probablement les premières photographies prises en Éthiopie.

Speedy Magdala

The National Archives UK CO 1069-5-115 Captain Speedy, Magdala, Abyssinia. Albumen print

Alemayou Magdala

The National Archives UK CO 1069-5-114 Son and Heir of King Theodore Magdala, Abyssinia. Albumen print.

En 1878, le Capitaine Speedy explore le Soudan avec son épouse, Cornelia Cotton, qui en publie le récit de voyage2. En 1883, il fait partie de la mission dirigée par le Vice-Amiral William Hewett auprès de la cour de l’empereur Johannes IV. En 1897, il accomplit son dernier voyage en Éthiopie en tant que conseiller de la mission diplomatique britannique conduite par Rennel Rodd. Il participe à cette occasion aux négociations du Traité anglo-éthiopien de 1897 avec l’empereur Ménélik II. C’est de cette époque que daterait l’album mis en vente aux enchères3.

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Notes

  1. « Images include: upwards of 20 self portraits of Speedy, some in traditional Abyssinian dress (which he was famous for adopting, notably recorded in portraits taken of him by Julia Margaret Cameron), and others in the guise of a Bedouin chief, a Nubian chief, a Nubian warrior, and several in which he is acting out various moods and expressions, including ignorance, superiority, and equality. Other views include: the serving of Tej (Ethiopian meal); an Ethiopia harp player; group portraits (5) of Somalis, including a Somali war dance ; a portrait of Abune Petros VII ; a portrait of Mattheos X; a profile portrait of Emperor Ménélik ; a bridal party, and men eating raw beef. » The six-foot-five red-bearded soldier is thought to have been the inspiration for a Kipling character and appears in the Flashman series (Flashman on the March).FlashmansontheMarchcover
  2. My Wanderings in the Soudan by Mrs Speedy (Cornelia Mary Speedy), 2 vols. London. Richard Bentley & Son, New Burlington St. 1884. Printed by R. & R. Clark, Edinburgh.
  3. Selon Julian Cox et Colin Ford, Julia Margaret Cameron: The Complete Photographs, J Paul Getty Museum, Los Angeles, 2003, p. 519 : « Speedy later married « Tiny » Cotton, daughter of Benjamin Tennyson Cotton, a wealthy Isle of White [sic] landowner, of Afton House, in December 1868, and spent the rest of his life on the island ». L’information et surtout la date nécessitent d’être vérifiées.

À suivre…

Étrennes de 1890

Le Gaulois

Le Supplément littéraire illustré du Gaulois publiait le 22 décembre 1890 une Revue des nouvelles publications illustrées de la Librairie Hachette et Cie comprenant un article qui reproduisait le portrait de Ménélik entouré de ses généraux, lequel avait été publié dans Voyage au Choa, Abyssinie méridionale : 1884-1888 de Henry Audon.

Il s’agissait des livraisons n° 1494, 1495 et 1496 du 2semestre 1889 du Tour du Monde : nouveau journal des voyages, publié sous la direction de M. Édouard Charton (1807-1890) et illustré par nos plus célèbres artistes (6 pages par livraisons, format 23 x 31 cm, éditeur : Hachette, Paris, 1860-1914).

Le Gaulois avait choisi d’illustrer son article de la gravure légendée : Ménélik et ses généraux. Dessin d’E Ronjat, d’après une photographie de M Hénon.

Ménélik Tour du Monde

On consultera l’ouvrage d’Estelle Sohier, Le Roi des rois et la photographie. Politiques de l’image et pouvoir royal en Éthiopie sous le règne de Ménélik II, Paris, Publications de la Sorbonne, 2012, qui offre une rare reproduction d’un tirage photographique (quand la plupart des versions connues de cette image et notamment présentées ci-dessous sont des gravures, ce qu’explique la date de leur publication) et surtout une analyse de cette image qui figure un roi plutôt jeune, représenté devant une tente, entouré de ses généraux : « A. Hénon donne à voir un groupe de chefs militaires organisé et structuré autour du roi, un pouvoir itinérant, offensif et triomphant » (p. 28).

Pour mémoire et par comparaison, on revisitera cette page où le roi est également photographié devant une tente, entouré de jeunes gens en tenue d’apparat.

Henon (Audon) Estelle Sohier

Document reproduit de l’ouvrage d’Estelle Sohier, « Le Roi des rois et la photographie. Politiques de l’image et pouvoir royal en Éthiopie sous le règne de Ménélik II », Paris, Publications de la Sorbonne, 2012 (p. 28)

Cette image donc, sous sa forme gravée, a beaucoup été reprise dans la presse française, italienne, anglaise, comme en témoignent ces pages.

Abyssinia past and present

Estafette

Henon Monde illustré

Dans certains cas, l’image est inversée (il est en réalité assez difficile sans disposer du négatif de savoir quel est le bons sens) ou colorisée, modifiée avec une certaine liberté et replacée, comme dans le Supplément illustré du Petit Journal, dans un décor imaginaire.

Le-Petit-Journal-10-nov-1895

On constate aussi qu’il en existe au moins une variante, avec un point et un angle de vue légèrement différents.

Journal-des-voyages-N°-880-du-20-Mai-1894

Le cliché peut être attribué, comme cela est assez fréquent à l’époque, à un autre photographe comme ici, dans cette publication italienne (vraisemblalement l’édition italienne de L’Illustration) dans laquelle le docteur Leopoldo Traversi est crédité de la photographie.

Hénon-Traversi_

On trouve d’ailleurs un remploi de cette gravure (mais je n’ai pas eu cette édition italienne de 1961 entre les mains pour vérifier si elle était attribuée à Traversi) en couverture d’une édition du Continente Nero de l’explorateur et journaliste Augusto Franzoj.

Continente nero

 ⚚

Je parlerai ailleurs de ce curieux personnage qu’est le sous-lieutenant de cavalerie Alphonse Louis Hénon, auteur de cette photographie et de ce qui est à mon avis le plus beau portrait photographique connu du roi.

Je signale donc en prévision des étrennes – et vous souhaitant de très belles fêtes de Noël et de Nouvelle année –  la parution à New York aux éditions Assouline d’un luxueux « beau livre » : Ethiopian highlands de Lizy Manola (ISBN: 9781614282969 – 31 x 39 cm , 220 pages | 125 illustrations) dans lequel on trouve un article d’Estelle Sohier, illustré de photographies : « Encounters at Dawn. Portraits of the Ethiopian Highlands », p. 10-16.


Leopoldo Traversi

Je signale aux lecteurs du blog un échange nourri de commentaires autour de l’article Séduits par une vie d’aventures qui introduit une intéressante comparaison entre l’un des barbus de la photographie des Européens devant la maison d’Alfred Ilg à Entotto et le docteur Leopoldo Traversi dont voici un portrait :

leopoldo traversi

barbus avec Traversi

Et, d’autre part, poursuivant la piste des Italiens, cette autre hypothèse autour de la photographie des trois chasseurs qui met en relation Appenzeller (à gauche), le chasseur au casque blanc et le comte Antonelli (à droite). Attention que les yeux d’Appenzeller ont été retouchés à la pointe de crayon noir.

Appenzeller et inconnu copie

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VMZ_346_17_016. Avec l’aimable autorisation et © Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich, Suisse (Völkerkundemuseum der Universität Zürich, Schweiz). Tous droits réservés.

Où l’on voit qu’il est assez difficile de se fier aux portraits photographiques pour identifier une personne et que cette approche ne vaut que croisée avec des données biographiques ou de la littérature.

L’Abyssinie d’autrefois – 4

cover

Suite et fin de la publication du carnet édité par JA Michel en 1930 : L’Abyssinie d’Autrefois (voir 12 et 3).

Se succèdent plusieurs tableaux de chasse où figure à deux reprises un personnage qu’Ulf Lindahl identifie comme Jean Adolphe Michel.

S’y intercale la photographie d’un groupe de quatre indigènes de Boumé au lac Rodolphe (lac Turkana).

Toutes ces cartes sont situées géographiquement.

Hippo

Waterbock

Autruche

Boumé

Gorké

Spekei

L’Abyssinie d’autrefois – 3

cover

Je poursuis la publication du carnet édité par JA Michel en 1930 : L’Abyssinie d’Autrefois (voir 1 et 2).

De la dixième photo, j’avais déjà parlé ici.

Dans une version précédente (publiée vers 1912), la même photographie (avec un personnage central nettement plus visible) était légendée : Fourré dans une forêt vierge. J’y reviens car cette image assez mystérieuse donne l’occasion d’explorer un pan de la vie de Michel, qui se situe vraisemblablement dans les années 1912 à 1918.

lianes

Fourré dans une forêt vierge

Outre ses activités postales, Michel s’est intéressé à la production de caoutchouc. Ullf Lindhal le mentionne dans l’édition d’octobre-décembre 2008 du Menelik’s Journal (Vol 24, N°4). Judy Swink m’a envoyé plusieurs photographies parmi lesquelles on retrouve celle reproduite en carte postale. La légende inscrite au verso précise que le camp installé en bordure des arbres à gomme (rubber lianes) se situe dans la vallée de l’Omo.

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Wild Rubber Gathering 01

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Wild Rubber Cooking

RubberPrepBack

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RubberStaVillageBack

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RubberStaViewBack

Wild Rubber Station Camp

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RubberStaTentBack

Toutes les photographies : JA Michel, coll. J SWINK

En l’absence d’un texte (journal, registre, comptabilité… dont ne disposons hélas pas), il est difficile de faire parler davantage ces photographies. Il est intéressant toutefois de les rapprocher d’un papier de JM Cornu : Le caoutchouc au Harar dans lequel il est question des espoirs formés par Rimbaud d’exploiter du caoutchouc à partir d’une euphorbe très commune dans la région d’Harar.

Ces essais témoignent des efforts tentés en ce début du siècle pour exploiter le caoutchouc naturel et profiter de la manne que constitue la matière première. Toutefois, la récolte de gomme à partir de végétaux susceptibles de contenir une forme de latex ni la fabrication de caoutchouc n’ont réellement dépassé en Éthiopie le stade de tentatives ou de petites productions artisanales, comme celle de Michel.

À suivre.

L’arrivée du train de Djibouti

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Arrivée du train de Djibouti. Photographie Alexandre Marchand. Extrait d’une planche EDUCA. Coll. H FONTAINE

Photographiée en gare de Diré-Daoua, l’arrivée du train de Djibouti, nous donne à voir la composition d’un convoi : une voiture de 1ère et 2e classe, une voiture de 2e classe, une voiture de 3e classe ou « classe indigène » et, pour finir, un fourgon de queue.

Ce cliché est sonore ! Écoutez les bruits de la foule qui se masse autour des portières, les cris, les appels, les bribes de conversations qui montent aux oreilles du photographe installé au premier étage du bâtiment de la gare (en bois).

Il est extrait d’une planche de photographies stéréoscopiques montées selon le système EDUCA, dont je parlerai prochainement. Ce sont des photographies d’Alexandre Marchand. Elles ont donc été prises entre 1911 et 1913, dates de son séjour dans la ville ferroviaire d’Éthiopie.

Une autre photographie d’Alexandre Marchand − c’est l’ami Jean-Pierre Crozet qui me le rappelle − montre un convoi visiblement plus important, composé différemment, sur le même quai animé d’une foule encore plus nombreuse. La multitude des hommes en arme suggère qu’un chef voyage à bord du train. Il s’agit peut-être du voyage inaugural des 85 premiers kilomètres du tronçon B par le Dedjazmatch Tafari Makonnen (futur Haïlé Sélassié) le 20 juillet 1912, dont j’ai déjà parlé ici (ce cliché-là est d’ailleurs numéroté 677).

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Un train en gare de Diré-Daoua. Photographie Alexandre Marchand (numérotée 676). Coll. Y VELOT.

Je renvoie à l’article de Marie-José Tubiana, qui nous a fait découvrir une image remarquable autour d’un wagon de 3e classe, et aux deux clichés, de Marchand et de Holtz, que j’avais mis en perspective.

Il semblerait que nous en sachions déjà plus sur l’auteur de cette image et grâce, notamment, à l’intervention de Lukian Prijac, infatigable découvreur d’archives. À suivre !

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Voiture de 3e classe avec personnages. Photographe et date inconnus. Coll TUBIANA

Pour mémoire : ces deux cartes de la collection Gérard : Rhinocéros, histoire d’un titre et Départ du train pour Djibouti. Aussi ce billet sur la gare en bois.

Effet d’orage sur le Vieux-Port

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Joseph Garibaldi, « Effet d’orage sur le Vieux-Port », DR Fondation Regards de Provence.

Je signale ce billet de Jacques Bienvenu dans son blog, Rimbaud ivre. On y voit ce tableau du peintre marseillais Joseph Garibaldi, qui représente le Vieux-Port, « tel que Rimbaud a pu le voir lors de ses passages à Marseille ». Il est aussi question, d’une façon très éclairante, de l’irruption de la « modernité » à travers un extrait du texte de présentation écrit par Pierre Murat dans le Catalogue raisonné de l’œuvre de Garibaldi, qui donne fort envie d’en lire davantage.

Cette modernité qui fait irruption en Éthiopie, selon la volonté du roi des rois, Ménélik II, la photographie d’une locomotive prise par Alfred Ilg en 1902 dans la nouvelle ville ferroviaire de Diré-Daoua l’incarne parfaitement. Je renvoie à ce billet de juin 2013, rédigé suite à une discussion avec François de Singly, qui m’avait signalé une autre peinture, celle de l’artiste espagnole Maria de los Remedios Varo y Uranga, intitulée Modernidad.

Poubelles, lieux de mémoire

C’est Marie-José Tubiana qui me fait aujourd’hui le grand plaisir de publier sur ce blog deux photographies dont elle m’avait signalé l’existence. « J’ai quelques images, m’avait-elle dit, qui ne manqueront pas de vous intéresser et dont vous pourriez peut-être m’aider à identifier le contenu ». Les circonstances de leur découverte sont insolites. Leur auteur est inconnu. Les photographies sont des positifs sur verre montés (pour être projetés) avec un verre de protection collé au moyen d’une bande de papier noir. Leur format : 10 x 8,4 cm ; celui de l’ image : 8 x 6 cm. La plupart sont légendées sur une bande de papier collé. Il existe sur beaucoup d’entre elles en haut à gauche une pastille de papier ronde portant ou non une croix.

Les voici donc avec le texte que Marie-José leur consacre. Je les rapproche ensuite de deux photographies prises à la même époque sur le tronçon Djibouti Diré-Daoua. La première fait partie de la collection des cartes postales publiées par Arnold Holtz vers 1909, la deuxième des photographies prises par Alexandre Marchand (entre 1911 et 1913), dont il a beaucoup été question sur le blog.

Poubelles, lieux de mémoire

par Marie-José Tubiana

Sophia-Antipolis 1982. Un ami, passant par hasard devant le Musée de La Castre, situé au Suquet, sur les hauteurs du vieux Cannes, découvre, à côté des poubelles, deux boites en bois contenant des plaques photographiques portant de courtes légendes avec la mention « Éthiopie ». Ce musée, installé dans les vestiges du château médiéval des moines de Lérins, contient les collections léguées à la ville par le baron Lycklama en 1877. Elles sont, nous dit sa notice, « le reflet du goût d’un amateur éclairé pour les antiquités, l’orientalisme et, à travers l’ethnographie et l’art primitif, le cosmopolitisme et le voyage ».

« Tiens, tiens, se dit notre ami, découvrant ces boites, c’est bon pour Tubiana et son Centre de recherche sur l’Afrique orientale ! »

Voilà comment nous sommes entrés en possession d’environ deux cents plaques photographiques. Quelques-unes, une cinquantaine, ont été scannées, photographiées, tirées au format 30×40 et joliment encadrées par un ami photographe, Alkis Voliotis, demeurant à Antibes. Elles devaient donner lieu à une exposition toujours en devenir. Les tirages sont stockés à mon domicile.

D’autres (soixante-treize) sont restées en l’état de plaques photographiques que je compte donner au Musée français de la photographie de Bièvres. Parmi elles, deux ont spécialement retenu mon attention, l’une par son esthétisme et l’autre par son côté insolite. Ce sont les numéros 4 et 30. Elles portent la mention « Le chemin de fer franco-éthiopien ». Dans le même lot, une seule date est indiquée : 1904 avec une photo de groupe prise à la Légation de France à l’occasion du 14 juillet.

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Sur la première photo, le train est arrêté dans une gare, sans doute à Diré-Daoua, puisqu’à cette époque le train n’allait pas encore jusqu’à Addis Abeba. Qui est ce personnage debout sur la troisième marche dans l’ouverture de la porte ? Coiffé d’une chéchia surmontée d’un plumet, un parapluie à la main, les jambes enserrées de molletières, mais pieds nus, il semble à l’aise, fier de son importance. Aucune apparition de ce personnage dans l’énorme corpus photographique (Un train en Afrique. Djibouti-Éthiopie, Cfee-Shama Books, 2012) rassemblé par Hugues Fontaine.

Il me semble être un agent du chemin de fer : receveur ? contrôleur ? chef de train ? avec un carnet ou un papier qui dépasse de sa poche gauche, un sac en bandoulière et son parapluie rayé pour abriter éventuellement le voyageur ? L’homme qui fait ses adieux à quelqu’un déjà installé dans le wagon, ou qui lui confie un dernier message, a belle allure avec le vent qui fait voler son shamma.

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La deuxième photo est totalement insolite. La légende porte « chemin de fer éthiopien. Table Louis XV posée sur le sable du désert dankali ». On aperçoit à gauche un wagon et la voie qui se dirige vers l’horizon. Au centre un rail interrompu et une caisse éventrée : elle contenait peut-être la table Louis XV que l’on voit posée sur le sable et qui ne semble pas avoir souffert du déraillement éventuel, des madriers en tas, dans le lointain une natte et sur le devant de la scène un vérin, utilisé pour soulever les wagons qui ont déraillé. Est-ce le chargement d’un « expatrié » (l’expression n’est pas encore employée) qui déménage ses meubles dans sa future demeure éthiopienne ? Est-ce la table d’un haut personnage qui viendra quelques minutes plus tard prendre le thé dans de la porcelaine anglaise ! ? Qui sont les deux personnes marchant à côté de la caisse, l’une semble africaine, sans doute un cheminot et l’autre européenne, coiffée d’un chapeau, est peut-être le propriétaire de la caisse éventrée ? J’ai beaucoup aimé cette photo propice à toutes les suppositions.

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Carte postale ca 1909. Probablement un cliché d’Arnold Holtz.

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Photographie Alexandre Marchand. Coll. Yvon VELOT.

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Verso de la photographie d’Alexandre Marchand avec une légende de sa main. Coll. Yvon VELOT.

Séduits par une vie d’aventures

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Portrait d’un groupe d’Européens – VMZ 346.17.021.a Avec l’aimable autorisation et © Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich, Suisse (Völkerkundemuseum der Universität Zürich, Schweiz). Tous droits réservés.

Une récente visite1 au musée d’ethnographie de l’Université de Zurich (rouvert depuis juin dernier) me donne l’occasion de revenir sur la photographie que j’ai publiée dans Un Train en Afrique (en tête du chapitre consacré à Alfred Ilg) puis dont j’ai parlé sur ce blog ici et ici.

Le musée conserve les archives photographiques d’Alfred Ilg (1854-1916) données par sa famille. Parmi le millier de négatifs (plaques sèches au gélatino-bromure d’argent) et les quelque 125 plaques stéréoscopiques (diapositives) qui constituent cette collection se trouve un tirage sur papier albuminé (format 24,5 cm x 18 cm, collé sur carton) récemment déposé au musée par le petit-fils d’Alfred Ilg et que je n’avais pas encore eu l’occasion d’examiner.

On y voit posant devant l’entrée d’une maison un groupe d’Européens. Parmi les personnages se reconnaissent sans conteste Alfred Ilg et Léon Chefneux, qui s’associèrent pour constituer en novembre 1896 la Compagnie impériale des chemins de fer éthiopiens (CIE). Des indications portées au crayon au dos du tirage désignent de surcroît deux compatriotes de Ilg : Ernst Zimmermann et Heinrich Appenzeller, respectivement mécanicien et menuisier. Quatre autres personnes composent le groupe, dont un curieux personnage assis au centre sur une chaise basse. Il est vêtu à la manière des Éthiopiens des hautes terres, d’un shamma, une ample toge de coton blanc, signe de sa singularité ou de son ancienneté dans le pays.

L’examen de ce tirage m’a permis de constater que la distribution des noms au dos du carton (qu’il faut lire inversés droite/gauche) renvoie assez précisément à la disposition des personnages qui posent sur la photo. Le nom de Zimmermann ne figure pas sur la même ligne que les autres, détail que j’ignorais, faute d’avoir pu consulter le document, lorsque je publiai cette photographie en 2012 dans Un Train en Afrique : je n’avais alors connaissance que du seul contenu des annotations.

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Tirage albuminé, format 24,5 cm x 18 cm, collé sur un carton. Sans date. Photographe non identifié. VMZ_346_17_021.a © Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich. Tous droits réservés.

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Tirage albuminé, verso. VMZ_346_17_021.a © Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich. Tous droits réservés.

Fanny Zwicky-Ilg, la défunte fille d’Alfred Ilg, avait tenté dans les années 1970 de légender au mieux de ses connaissances — car elle n’avait que quatre ans lorsqu’elle quitta l’Éthiopie avec ses parents2 — les photographies laissées malheureusement sans légende par son père. Elle avait annoté pour le conservateur le Dr Walter Raunig une série de tirages modernes réalisés à partir des plaques négatives. Toutefois l’écriture au dos du tirage albuminé est différente, comme me l’a précisé Mme Guggenheimer, Responsable des archives photographiques au musée de Zurich. Nous ne savons donc pas qui est l’auteur de ces annotations, sinon qu’il s’agit vraisemblablement d’un des enfants d’Alfred Ilg : il est écrit le mot Papa souligné.

Ce qui me conduit aujourd’hui à publier ce correctif : Chefneux et Appenzeller sont bien assis sur le muret, mais Zimmerman est debout, à droite du personnage assis sur une chaise que j’avais pris initialement pour le mécanicien suisse. Les portraits tels qu’ils sont alignés ci-dessous représentent donc de gauche à droite : Chefneux, Zimmermann, Ilg et Appenzeller.

les connus

Cette photographie est singulière dans la collection du musée non seulement parce que c’est le seul tirage d’époque, mais aussi parce qu’elle semble dater des premières années du séjour d’Ilg en Éthiopie, tandis qu’il est installé à Entotto, alors que la majorité des photographies conservées par le musée correspondent davantage aux années pendant lesquelles Ilg vit à Addis Abeba, dans la nouvelle capitale fondée par le roi des rois vers 1886.

Deux autres photographies, presque identiques, donc prises à très peu de temps l’une de l’autre comme on le fait lorsqu’on double une prise de vue, représentent trois personnages tenant des fusils de chasse, dont un manifestement est Zimmermann. Ce qui, soit dit au passage, nous donne les portraits de deux personnes supplémentaires dans l’entourage d’Alfred Ilg.

Zimmermann

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VMZ_346_17_016. Avec l’aimable autorisation et © Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich, Suisse (Völkerkundemuseum der Universität Zürich, Schweiz). Tous droits réservés.

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VMZ_346_17_017. Noter le voile en bas de la photographie qui explique peut-être que la prise de vue ait été doublée. Avec l’aimable autorisation et © Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich, Suisse (Völkerkundemuseum der Universität Zürich, Schweiz). Tous droits réservés.

Ilg et Chefneux

Sur le portrait de groupe, on remarque la jeunesse des traits des quatre personnages identifiés et notamment d’Ilg et Chefneux dont on connaît davantage de portraits lorsqu’ils sont plus âgés. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les photographies publiées par Charles Michel à Paris chez Plon en 1900 dans son livre Vers Fachoda, à la rencontre de la mission Marchand à travers l’Éthiopie. Mission de Bonchamps (Ilg a été nommé conseiller d’État en mars 1897).

Vers Fachoda 100-101

Pour mieux évaluer l’âge des mêmes hommes sur le portrait de groupe, on se rappellera qu’Alfred Ilg arrive au Choa à la fin de l’année 1878 et qu’il va avoir 25 ans (il est né le 30 mars 1854). Chefneux, lui, est de peu son aîné (il est né le 15 janvier 1853). Pour mémoire, Rimbaud, né le 20 octobre 1854, avait à peu près le même âge que ces deux-là.

D’autre part, j’ai fait l’hypothèse que ce cliché avait été pris devant la maison qu’habitait Ilg à Entotto.

Selon son biographe Conrad Keller (Alfred Ilg, sein Leben und sein Wirken als schweizerischer Kulturbote in Abessinien, Huber, Frauenfeld, 1918, p. 26), cité par Francis Anfray 3, Ilg arrive dans la région d’Entotto au début d’avril 1879, accompagné de Zimmermann et Appenzeller. Répondant à une demande de Ménélik qui souhaite faire venir auprès de lui des techniciens européens, sollicitation qui transite par la filiale à Aden de la maison suisse Furrer & Escher, exportatrice de café, Alfred Ilg, jeune ingénieur sorti de l’Institut Polytechnique de Zurich, s’embarque pour l’Éthiopie en mai 1878 en compagnie de deux de ses compatriotes. Borelli, pour décrire Ilg, dira de lui dans son journal 4 : « M. Ilg est un ingénieur distingué que la vie d’aventures a séduit. » (Antotto, 1er octobre 1886)

Après une attente de quatre mois à Zeïlah et un voyage de quarante-cinq jours, les trois jeunes gens gagnent le Choa à la fin de l’année 1878. Ils arrivent à Ankober où réside le roi le 1er janvier 1879.

On sait que Ménélik envisage le déplacement de sa cour d’Ankober à Entotto dès 1879. Dans une lettre envoyée de Harar le 28 novembre 1880 au directeur du journal L’Exploration, F Taurin Cahagne, vicaire apostolique des Gallas, qui se présente lui-même comme « un des plus anciens voyageurs français au Chewa (Choa) », écrit (il est manifestement agacé par les inexactitudes qu’il lit dans les journaux) :

Hilk Ferdinand

Francis Anfray donne plusieurs extraits fort intéressants du journal du père Ferdinand rédigés en 1880 :

Anfray 3

L’explorateur Gustavo Bianchi publie une gravure représentant la résidence de l’ingénieur Alfred Ilg à Entotto en 1880 (Alla Terra dei Galla, 1884, p. 241).

Ilg Bianchi

En 1884, Henry Audon, parent de Chefneux, entreprend à la demande de ce dernier un voyage au Choa qui va durer deux années. Il publie en 1889 dans la revue Le Tour du monde un long récit de son voyage : « Voyage au Choa (Abyssinie méridionale) » et décrit au début du chapitre VIII son installation sur la lisière d’Entotto où habitent cinq Européens.

les Européens à Entotto

On trouve illustrant son récit deux gravures, réalisées d’après des photographies créditées Chefneux et Audon, qui montrent les maisons d’Appenzeller et Ilg.

Tour du Monde Appenzeller

Tour du Monde Ilg

Je dispose en outre d’une carte postale publiée par les Frères Künzli à Zurich, montrant la maison d’Ilg. La photographie est la même que celle qui a servi à faire la gravure dans Le Tour du Monde. On y distingue de meilleurs détails du paysage environnant.

Ilg

Carte postale 89 x 139 mm, phototypie, coll. H FONTAINE.

On trouve une photographie similaire (angle de vue un peu différent, davantage de personnages assis) p. 41 de la biographie de Conrad Keller avec la légende : Alfred Ilgs Wohnhaus in Antotto.

D’autres photographies consultées dans le fonds Ilg du Musée de Zurich montrent cette même maison entourée de bananiers.

Dans son Journal à la date du 27 juillet 1886, Jules Borelli mentionne un quartier européen :

Borelli européens

Quant à Léon Chefneux, selon ses états de service, établis de sa main pour son dossier de la Légion d’honneur, il se présente comme un négociant établi au Choa (Abyssinie méridionale) depuis 1882. Il a en réalité voyagé à travers l’Éthiopie dès 1877 en travaillant d’abord pour Pierre Arnoux (Société commerciale franco-éthiopienne) puis avec le Nîmois Paul Soleillet qui, employé comme lui par la Société Française, crée une factorerie en 1882.

Etats de service Chefneux

Etat de services de Léon Chefneux. Extrait de son dossier de la Légion d’honneur : LH/514/68, Archives nationales. Paris.

Ce cliché a donc été pris au moment où Ilg est installé à Entotto, c’est-à-dire entre 1879 et la date de son départ pour la nouvelle capitale, Addis Abeba, que fonde Ménélik à Finfini vers 1886. Ilg occupera alors une autre maison, manifestement plus grande

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Inv. VMZ 800.22.002. Avec l’aimable autorisation et © du Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich, Suisse (Völkerkundemuseum der Universität Zürich, Schweiz). Tous droits réservés.

Pour conclure (provisoirement) : quatre personnages sont donc identifiés de manière certaine sur les huit qui figurent sur ce cliché. J’ai aujourd’hui une idée plus précise de l’identité de trois autres personnages, tous barbus, notamment celle du vénérable vieillard habillé à l’abyssine. Mais l’enquête nécessite de réunir encore certains éléments de preuve.

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Jacques Desse, l’un des deux découvreurs du portrait présumé de Rimbaud sur le perron de l’hôtel de l’Univers à Aden5, m’a écrit au sujet de la photographie de ce groupe qui l’intéresse notamment pour les liens que les personnages qui y sont représentés ont entretenus ou peuvent avoir entretenu avec Arthur Rimbaud pendant ses différents séjours en Éthiopie. Rimbaud, qui correspondait avec Ilg 6, connaissait bien Appenzeller et Zimmermann (qu’il surnomme parfois Zimmi), comme en témoignent plusieurs lettres (Rimbaud à Ilg, Harar, 25 juin 1888 ; Rimbaud à Ilg, Harar, le 7 avril 1890).

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J Desse propose une hypothèse, qu’il publiera bientôt, au sujet du personnage qui se tient debout au centre de la composition. Elle se fonde sur une extrapolation à partir d’un portrait représentant celui qui serait le même individu, mais plus jeune. Si cette hypothèse se révélait exacte (par le croisement d’informations supplémentaires), elle présenterait l’avantage d’affiner la date de la prise de vue puisque l’on connaît précisément celles du séjour de cet homme en Éthiopie. J’ai pour ma part quelques doutes mais le raisonnement vaut certainement d’être examiné.

J Desse s’interroge également sur l’auteur de ce cliché. Cette question est bien sûr cruciale, car la qualité technique de la photographie — comme celle des deux portraits du groupe de chasseurs d’ailleurs, photographiés dans l’ombre — laisse présumer que le photographe avait une bonne maîtrise de son appareil et des temps de pose. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’Alfred Ilg, lequel ne disposera d’un matériel photographique que bien plus tard.

Outre la nécessité de publier ce correctif, la mise en ligne de ces informations— qui ne manqueront pas d’intéresser les passionnés de ces questions autour de la Corne de l’Afrique au tournant du XXe siècle— servira peut-être, je l’espère, par quelque nouvelle réaction ou contribution d’un lecteur, à faire progresser l’enquête autour de cette passionnante photographie.

Notes

    1. Je remercie cordialement Mme Mareile Flitsch, Directrice du Musée d’ethnographie de l’Université de Zurich, M. Alexis Malefakis, Conservateur du Département Afrique, Mme Salomé Guggenheimer, Responsable des archives photographiques, ainsi que l’ensemble du personnel du musée.
    2. Elisabeth Biasio, Prunk und Pracht am Hofe Menilek, Verl. NZZ, Zürich, 2004, p. 17. 
    3. Francis Anfray, « Autour du vieil Entotto », in : Annales d’Éthiopie. Volume 14, année 1987. pp. 7-12.
    4. Jules Borelli, Éthiopie méridionale : journal de mon voyage aux pays Amhara, Oromo et Sidama, septembre 1885 à novembre 1888.
    5. On trouve sur le site Arthur Rimbaud, le poète un rappel du dossier « Portrait de groupe à l’Hôtel de l’Univers (Aden) »
    6. Le Bâlois feu Jean Voellmy a publié, annoté et préfacé 35 lettres de Rimbaud à Alfred Ilg écrites de 1888 à 1891 (Gallimard, 1965).

 

En route to Aphinar

Arthur-Rimbaud-in-Java-Blog

Hommage de Yves Marie Stranger à Jean-Michel Cornu de Lenclos, qui nous a quittés le 1er août à Phnom Penh.

L’article est ici : En route to Aphinar – Mêlkam Addis Amuêut.

On lira sur le site que tenait JM Cornu une série d’articles consacrés à Rimbaud à Harar et notamment ce dernier, l’Abyssinienne de Rimbaud, autre « drôle de ménage », qu’il avait donné à publier cet été.

Bon vent, Monsieur Cornu !

JM Cornu

L’Abyssinie d’autrefois – 2

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Je poursuis la publication du carnet de Jean Adolphe Michel intitulé : L’Abyssinie d’Autrefois avec les deux cartes suivantes.

Au sujet de la première, Francis Falceto m’écrit : « J’ai identifié le Kèntiba Gebru/Guèbrou d’après les Impressions d’Éthiopie, vol. 3, p. 281, de Mérab (1929) qui reproduit cette photo en la légendant Le Kantiba Gèbru et sa femme jouant de la harpe. Mérab la crédite Photo Mody ».

Cette carte est également reproduite dans Éthiopiques 11 Alèmu Aga, et dans Éthiopiques 21 Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou. Francis ajoute que le parcours du Kèntiba Gebru, « prototype de l’intellectuel éthiopien, moderne et libéral » mériterait largement un article.

J’ignore tout de la Princesse abyssine dont le portrait est reproduit sur la carte suivante.

Famille abyssine

Princesse

Dans une série datée de 1912, Michel avait déjà publié la Famille abyssine ainsi que ce portrait d’une femme Gouraghé.

Famille abyssine ro

Coll H FONTAINE

Page 12 Addis Abbeba Arada 23 recto

Page 12 Addis Abbeba Arada 23 verso

Coll. S MAGALLON

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