Michel Bourgeat 1912 – Un voyageur sur la ligne

par Axel Baudouin

Axel Baudouin m’a adressé ces photographies que son grand-père, Michel Bourgeat, a prises du chemin de fer, photographies dont une partie a malheureusement été détruite. Il y ajoute des extraits des lettres que le voyageur a envoyées à son épouse. « En mettant ces images et ces fragments de lettres sur le site d’Un Train en Afrique, m’écrit-il, j’espère qu’il sera possible d’identifier certains des personnages figurant sur ces images et de recevoir des informations sur les gens cités dans les lettres. Certains comme Caboche, Valz et le vice-consul sont connus, mais qui sont les autres dans ce petit milieu d’expatriés liés à la construction du chemin de fer ? »

Michel Bourgeat était allé en Éthiopie pour une mission commerciale en liaison avec M. Trouillet à Addis Abeba. Les contacts que Michel Bourgeat a eus avec les gens du chemin de fer se sont produits quand, sur la route du retour vers Djibouti, il arrive à Gota le 13 mars 1912 et en repart pour Diré-Daoua le 15 avec le train de service de la compagnie.

Au sujet de Gota, je rappelle les cartes postales de la Collection Gerard, dont l’auteur présumé est Alexandre Marchand, lui aussi présent sur la ligne à cette date (il travaille sur le tronçon B). Axel n’a cependant pas trouvé mention du nom d’Alexandre dans les lettres de Michel Bourgeat. Voir ce billet et celui-ci. Voir également le billet sur l’ingénieur Chimansky.

Michel Bourgeat 1912 – Un voyageur sur la ligne

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Janvier à mars 1912

Depuis plus de 50 ans, j’avais une image du passage de Michel Bourgeat en Éthiopie. C’était une copie sur papier d’un Européen en train de faire son courrier sur le dos d’un éthiopien. Cette image quelque peu choquante révèle la hiérarchie des rapports sociaux établis entre Européens et « indigènes » à leur service. Le cliché était pris le long d’une voie ferrée, probablement dans une gare, quelque part sur la ligne en construction de Diré-Daoua à Addis Abeba alors qu’elle n’atteignait que Gota. C’est une des images, prises par Michel Bourgeat, qui nous sont parvenues ; rescapées des archives familiales. Certaines étaient sur papier et quelques-unes des négatifs sur plaques de verre.

Michel Bourgeat est un négociant en mission auprès du gouvernement éthiopien. Il est parti de Paris le 4 janvier et arrivé à Djibouti le 19 janvier. Il se rend à Diré-Daoua par le train. De là, c’est à pied et à dos de mulet ou de cheval qu’il ira jusqu’à Addis Abeba et reviendra. Au retour il rejoint la ligne en construction vers Gota. À Errer, il rejoint Diré-Daoua par le train de service et continue quelques jours plus tard pour Djibouti. Les derniers jours de son voyage, il rencontre un certain nombre de ses compatriotes « expatriés ». Il prendra ensuite le bateau pour Aden où il rejoindra le paquebot Moréa pour retourner à Marseille. Tout au long de son voyage, il écrira quasiment chaque jour à sa femme.

J’ai fait un récent commentaire de ces lettres : Axel Baudouin, 2015, Letters from Abyssinia- Michel Bourgeat to his wife Renée- January to March 1912. 15 p. Communication présentée à la 19e. Conférence internationale des études éthiopiennes, 25 aout, Varsovie.

Lettre du 19 janvier 1912 — Djibouti

« Nous partons demain à 6 heures du matin et serons à Diré-Daoua à 2 heures 30 de l’après-midi »

Après quelques jours d’attente à Diré-Daoua pour organiser comment continuer vers Addis Abeba il raconte sa première étape de Djibouti à Diré-Daoua.

Lettre du 25 janvier — Diré-Daoua

Lorsque le train s’est mis en marche, le soleil commençait à se lever. Il faisait froid à partir du km. 50, par ce que la ligne en montant de 1 m. à Djibouti à 1200 m à Diré-Daoua. J’ai dû me réfugier dans le fourgon et sortir mes deux couvertures de ma malle. Pendant les 80 premiers kilomètres, on voit le long de la ligne les tombes formées par des tas de pierres des ouvriers tués dans les campements pendant la nuit par les Somalis. Ceux-ci, chameliers pour la plupart se voyaient privés de leurs moyens d’existence par la création de la ligne : d’ailleurs comme les Danakils ils tuent pour le plaisir de tuer, pour eux autant d’assassinats, autant de titres de gloire.

La ligne se divise en deux parties. Djibouti à Adagalla et Adagalla à Diré-Daoua. La première traverse d’abord une suite de hauts plateaux broussailleux aux oueds desséchés où l’on ne voit que quelques rares troupeaux de Somalis nomades et presque pas d’habitation. Tous les 10 km. 4 ou 5 cases misérables… une région volcanique très curieuse. De hautes montagnes de lave noire, absolument nues, de temps en temps dans la plaine quelques buissons… passage du train les groupes de gazelles ou les chacals.

À Adagalla où on arrive vers midi, un bon buffet tenu par un grec, bonne cuisine et chose très rare dans ce pays, parfaite propreté. Après une grande plaine parsemée de fourmilières géantes qui se prolonge jusqu’à Diré-Daoua. À partir de 11 heures, nous avons eu extrêmement chaud. Le thermomètre monte couramment à 50 degrés quelquefois jusqu’à 70 degrés C.

Il y a six ou sept stations entre Djibouti et Diré-Daoua. …sur le territoire français, quatre en Abyssinie. Des bandes de gamins courent près des trains en criant « à la mer » en faisant des courbettes. Si on fait mine de les photographier, ils prennent la fuite comme une volée de moineaux, car il paraît que d’être photographié cela fait mourir. En usant de ruse, j’ai pu prendre deux ou 3 clichés. Les passants sur le bord de la voie, armés de lances : leurs huttes qui entourent les gares sont misérables, quelques piquets couverts de broussailles au milieu d’un cercle formé par un mur de pierres placées les unes sur les autres, d’une hauteur de cinquante centimètres. Les Somalis sont très nomades, ils vont là où il y a de l’herbe, dès qu’il n’y en a plus, ils vont autre part.

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Cette région est dit-on la plus désolée du monde. Nous sommes arrivés à Diré-Daoua à 3 heures.

Ensuite, au départ de Diré-Daoua il prendra le train pour quelques kilomètres.

Arrivé à Ourso le 31 janvier il écrit : « Ma caravane est partie de Diré-Daoua hier à midi : Je l’ai rejointe ici, aujourd’hui à 3 heures et demie en prenant le train partant de Diré-Daoua à 2 heures. La distance entre Dire-Daoua et Ourso est de 27 km. Le train ne s’arrête pas, on voyage sur des plateformes à ballast, les indigènes assis sur le plancher, les Européens sur des bancs très rudimentaires. La ville-station d’Ourso se compose de 3 cabanes en bois habitées par 2 Français employés du chemin de fer. »

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Au retour d’Addis Abeba le 12 mars il rejoint le chantier de construction de la ligne :

Après Karaba, rencontre de la tranchée du chemin de fer. Le 13 mars à 10 h arrivée à Goter (sic). Reçu par M. Mathieu, il n’y a pas de train avant le vendredi 15… je me rends à Herrer (Errer ?). Arrêté en route par Mr et Mme Labadie et Irène qui m’offrent l’hospitalité.

Ses lettres au retour d’Addis Abeba sont devenues très courtes, lacunaires. Elles sont une simple énumération, de style télégraphique, sur des étapes et des gens rencontrés.

En témoignent celles du 14 au 18 mars.

14 mars — 1912. « J’assiste à la pose de la voie. Un train a amené des traverses qui boulonnent les rails Promenade le long du Gota. Retour en draisine. L’après-midi je vais à la pêche, accompagné d’un ascari. Visite du Dr. Beaudros. Gota est à 68 km de Diré-Daoua ».

15 mars — « Départ à 9 h du matin. Changement de train à Errer. Déjeuner chez M. Buchery avec Valz l’entrepreneur. À midi départ. Arrêt de ¾ d’heure à Ourso. Arrivée à 5 h à Diré-Daoua. Dîner avec Regnault, sa femme, Huguet, Barnier, visite à Morsy. »

16 mars — « Déjeuner avec les mêmes. Dîner avec le vice-consul Perrot. Soir au concert avec Guillet le Directeur de la poste et le vice-consul. »

17 mars — « Déjeuner chez le docteur Puchois (?) — diner chez Marsy. Visite à M. Caboche, Directeur de la Cie. »

18 mars — « Départ à 9 h du matin. Arrivée à Djibouti à 5 h. Vigier est à la gare. »

Les photos présentées ici ont été prises le long de la voie, très probablement entre Gota et Diré-Daoua.

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Celle-ci montre le public, à la gare de Diré-Daoua, qui semble attendre le train de/ou pour Djibouti.

Axel Baudouin, février 2016

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Herzliche Grüsse

En collaboration avec Serge Magallon (relecture et notes)

Autruches domestiques à Harar

Brodbeck Bale Suisse

Carte postale (Éditeur A Michel, Harar — légendes rouges) signée JA Michel, datée du 3 juin 1905. Postée d’Harar1, affranchie d’un timbre portant l’effigie de Ménélik (gravure par Eugène Mouchon) à ¼ de guerche avec la surcharge 5 centimes, tarif ordinaire pour l’acheminement en Éthiopie, et d’un timbre à 10 centimes de la Côte française des Somalis (mosquée de Tadjourah) pour son acheminement vers la France, l’Éthiopie ne faisant pas partie à l’époque de l’Union postale internationale2. Elle est marquée du timbre à date : Djibouti, le 6 juin. Elle voyage donc par le train depuis Diré-Daoua jusqu’à la côte. De là, elle est acheminée par voie maritime et parvient à son destinataire, Monsieur Brodbeck, Chef du service des Télégraphes, à Bâle, en Suisse, le 17 juin (cachet d’arrivée) 3.

C’est par l’entremise de Brodbeck qu’Alfred Ilg avait embauché en septembre 1901 le jeune Michel pour remplacer Wullschleger, préposé de la Poste d’Harrar, qui s’était suicidé le 11 décembre 1900 (Ulf Lindahl, MJ 24/4 oct-dec 2008).

Après un bref séjour à Addis-Abeba, Michel devient le responsable de la Poste d’Harar en avril 1902. Il commence à réaliser ses premières cartes postales à partir de 1904, au moyen d’un appareil photographique et de négatifs que lui a envoyés son frère Fritz (ibidem). On retrouve Michel dans la capitale en octobre 1906.

Rappelons que Mgr André Jarosseau, l’évêque capucin de Harar, avait fait installer à la Mission catholique des Gallas une presse afin de financer la léproserie. Elle sera déplacée et installée à Diré-Daoua en 1908. Il me semble que les légendes portées en rouge sur un certain nombre de cartes ayant circulé dans la région à cette époque sont un indice en faveur de l’hypothèse que toutes ces cartes aient été imprimées sur la même machine et possiblement celle-là (cf. notamment la collection L Gérard).

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    1. Le cachet à date est du type bilingue de 1895 Harar avec un seul « r ». Il est utilisé de 1896 à fin 1911. La carte est datée du début juin 1905 ; impossible de lire le jour.
    2. La série de 1894 a été surchargée par Michel et mise en vente le 1er janvier. Selon Michaelides dans son ouvrage Ethiopian Stamp Catalogue imprimé pour Imperial Ethiopian Governement Ministry of PT & T, cette série aurait été faite à la demande de la Poste de Djibouti en équivalent franc français (un guerche vaut 20 c de franc) afin de faciliter le calcul du tarif postal. Donc la surcharge et le timbre sont en accord : ¼ de guerche correspond bien à 5 c de surcharge. Tarif total : 5 + 10 = 15 centimes. Cette série peut se trouver surchargée en bleu, rose, violet et noir. 5 700 timbres auraient été surchargés.
    3. Cette carte fait partie de l’abondante correspondance que Michel adresse à ses collègues postiers en Suisse. On connaît également plusieurs cartes envoyées à son frère Fritz.
hugfon

Curieux point de vue

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Voici un exemple de curiosité que recèlent les collections de cartes postales. Sur cette carte, qui n’a pas circulé, sans aucune indication de légende ni d’éditeur, ce point de vue énigmatique. Un connaisseur (ici, le vendeur) y reconnaît l’Éthiopie et Diré-Daoua (vêtements, collines, végétation, allure des bâtiments…) et l’on peut se risquer à dater approximativement cette image des années 1910. Ensuite, les choses se compliquent. Ce serait un jour de fête (les personnages qui tiennent une ombrelle). Mais le point de vue du photographe est étrange : les personnages sont photographiés de dos. Ils portent la shamma ; certains tiennent sur l’épaule un fusil. Ils observent un événement qui se déroule sur une place. On ne sait donc pas vraiment ce à quoi ils sont en train d’assister. Ou bien sont-ils eux-mêmes le sujet de la photographie ? Pourquoi avoir imprimé ce cliché sous forme de carte postale ?

Je pense à une image de la série numérotée des cartes de la collection L Gérard, dont il a déjà été beaucoup question ici.

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Et à celle-ci, qui permettrait de situer la scène plutôt dans le quartier de Magala.

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Reste à imaginer la suite…

hugfon

Une nouvelle carte d’Alexandre !

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Découverte d’une nouvelle carte d’Alexandre Marchand, envoyée de Diré-Daoua le 5 juillet 1913 aux Rousseau, cousins d’Alexandre, quincailliers à Meulan. Elle ne met que 14 jours à parvenir à ses destinataires.

La carte confirme la date de la fin du séjour professionnel d’Alexandre à Diré-Daoua et de son retour définitif en France, ce que nous savions déjà grâce à celle envoyée de Djibouti quelques jours plus tard, le 9 juillet, à son ami François Crucière.

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La carte, numérotée 14 dans la série Coll. L Gérard représente un campement dans la brousse. Je renvoie à ce billet qui traite d’un campement situé à 7 km de Diré-Daoua. Il m’intéresse à plus d’un titre ce lieu. D’une part parce qu’on y voit, vraisemblablement photographiés un dimanche, un groupe de compagnons d’Alexandre, sans doute employés à la Compagnie du chemin de fer franco-éthiopien, et en particulier cette jeune femme oromo que Marchand photographie à plusieurs reprises. D’autre part, parce que se situe aujourd’hui sensiblement au même endroit le camp de base de la China Civil Engineering Construction Corporation (CCECC), l’entreprise chinoise chargée de construire le tronçon Mieso – Djibouti sur la nouvelle ligne électrifiée qui doit relier les deux capitales de l’Éthiopie et de la République de Djibouti.

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« Un campement d’agents de la Construction au Km 7 » Coll Y VELOT.

Je rappelle qu’il y a de bonnes raisons de penser qu’Alexandre Marchand est l’auteur de la plupart, sinon de toutes les photographies publiées sous forme de cartes postales sous la marque : Coll. L Gérard.

La découverte de cette nouvelle carte postale laisse en espérer d’autres : cartes, lettres, documents mais également et surtout photographies. Et notamment grâce à vous, Lecteurs.

hugfon

Rhinocéros, histoire d’un titre

Intérieur gareCette carte, de la série des cartes non numérotées de la Collection L Gérard, complète la # 7, et ajoute à la description de la première gare en bois de Diré-Daoua, avec une vue dans l’axe inverse.

Elle nous montre aussi une autre des locomotives de la série des six locomotives SLM 130 de l’usine de Winterthur livrées entre 1899 et 1890 : la # 5, baptisée « La Rhinocéros ».

« Rhinocéros express » est un des titres qui avait été envisagé pour le livre, finalement intitulé « Un Train en Afrique. African Train ». L’idée n’a pas résisté, en effet, au commentaire laconique d’Yves Stranger : « Il n’y a pas de rhinocéros en Éthiopie ! »

L’expression était empruntée à la légende d’une photographie (que je publierai prochainement) : « Le Rhinocéros express à l’arrêt dans une petite station du désert abyssin », publiée en 1935 dans Das ist Abessinien. L’Abyssinie telle qu’elle est (Wilhelm Goldmann Verlag). Elle a néanmoins été conservée pour servir de titre au chapitre 2.

Abessinien

hugfon