Diré-Daoua, la coquette

par Maurice Weerts

Jacques Weerts — que je remercie chaleureusement — m’adresse ce chapitre des mémoires de son père, où il est question de Diré-Daoua, de Harar et de Mgr Jarosseau, dont j’ai parlé récemment. J’avais déjà publié ici le chapitre 12 de ces mémoires inédites intitulées : Un demi-siècle au pays du Négus. Je propose, également dans son intégralité, ce chapitre : Diré-Daoua, le paradis sur terre (1928).

En illustration, une carte de JA Michel, de la série Éditions A.M. Addis-Abeba de 1912.

Haramaya Michel 1912

En 1926, Maurice Weerts, jeune Belge de 22 ans arrive à Djibouti, employé par un comptoir commercial belge. Le climat l’incommode fortement et il est envoyé en 1928 par son employeur à Diré-Daoua pour changer d’air. Dans ce chapitre de ses « Mémoires » rassemblées par son petit-fils François, il raconte ses impressions de Diré-Daoua et d’une randonnée à Harar.

 

Diré-Daoua, le paradis sur terre (1928) 

La maison de Jamin, notre agent à Diré-Daoua, comprenait aussi les bureaux et les magasins et se trouvait dans la rue principale à 200 mètres de la gare et quasi en face de l’hôtel grec, Bollolakos. Un peu plus loin, se trouvait l’hôtel Umberto, italien, fasciste bien sûr, muni d’un cinéma, muet puisque le parlant ne devait atteindre la région que plusieurs années plus tard. La banque se trouvait à l’extrémité de la rue et une rivière, généralement à sec et franchie à pied dans le sable et dans les pierres, séparait la ville européanisée du quartier indigène dit Magalla.

La ville avait été construite par la compagnie du chemin de fer à partir de la gare, pour ses expatriés assez nombreux. Les ateliers de réparation du matériel roulant y étaient installés, ainsi que la majorité des bureaux techniques et administratifs, transférés de Djibouti pendant la saison chaude. Les chefs d’entreprise et les responsables des différents services ferroviaires y avaient une seconde résidence pour leurs épouses, eux-mêmes faisant fréquemment la navette par le train.

La ville était bâtie autour de cinq rues disposées en éventail du côté sud de la ligne ferroviaire, partant de la gare et se terminant toutes à la rivière. Cette rivière, longue à peu près d’un kilomètre, ravinée en plusieurs bras, pouvait déferler avec un bruit effrayant lorsqu’un orage avait éclaté dans la montagne. Il était alors extrêmement dangereux de vouloir la traverser, le flot roulant des quantités de cailloux, quelquefois des arbres même, et chaque année des coolies somalis, préjugeant trop de leur endurance, étaient emportés dans le désert où on ne retrouvait jamais de cadavres, les hyènes ayant procédé à un nettoyage complet dès l’assèchement du lit.

Diré-Daoua avait une allure coquette, les portes et les fenêtres étaient garnies de vitres, au contraire de Djibouti où l’on préférait les persiennes pour obtenir le maximum de circulation d’air. L’intérieur des maisons n’avait pas cet aspect poussiéreux d’un logis mal entretenu et il était possible d’orner de quelques fleurs les salons et même les tables d’hôtel. Les rues étaient bordées d’arbres à petites fleurs jaune et rouge et les murs des maisons tapissés de bougainvillées. L’eau ne manquait pas, il pleuvait d’ailleurs assez fréquemment durant la saison chaude. La nourriture était normale, beaucoup de bons et beaux légumes cultivés par des fermiers hararis sur les pentes ravinées de la montagne ; oranges, citrons, bananes et surtout, d’incomparables mandarines venues de la vallée du torrent Errer où l’eau restait toujours suffisamment abondante pour irriguer de vastes plantations. Ces mandarines à peau épaisse, aussi grosses que des oranges, avaient un parfum prononcé, envahissant la maison où elles étaient consommées. Il y avait aussi des mangues venues du Harar et des cœurs de bœuf, des grenades, du raisin aussi, très bon et, ô délice, des champignons de prairie en quantités à la saison.

L’administration éthiopienne de Diré-Daoua était efficace, le gouverneur étant généralement un élève des écoles françaises, comme les fonctionnaires douaniers de rang élevé. Jusqu’alors, je n’avais rencontré qu’un seul fonctionnaire éthiopien, le consul à Djibouti, Ato Kebreth Astat Ka, mi-éthiopien mi-danakil, très intelligent et qui finit misérablement sous les mitraillettes de la tentative du coup d’État de 1960. Je me liai d’amitié avec Ato François Gebre Ezgiaber, Ato Emmanuel, Ato Kassa Maru, tous personnages que je devais retrouver quelques années plus tard à Addis-Abeba.

Le choc de ma rencontre avec Diré-Daoua fut tel que pendant bien des années, je pensai à cette ville comme un havre où finir mes jours, dans un climat de paradis terrestre, avec une nourriture abondante et extrêmement bon marché, des maisons confortables, des serviteurs compétents. Bien des Blancs y étaient d’ailleurs installés en permanence, Arméniens ou Grecs pour la plupart, ne se souciant pas outre mesure de ce qui pouvait se passer ailleurs.

Pour la première fois depuis vingt mois, je dormis profondément, sous une couverture, sans ventilateur, dans un air frais et parfumé de senteurs végétales. Il ne faisait réellement chaud que vers midi, chacun faisant la sieste pendant deux ou trois heures. Dans ce climat, à ce régime de légumes verts, mes furoncles disparurent en deux ou trois jours, et je me pris à envier mon collègue, bien logé, seul chez lui, avec un travail susceptible d’une progression importante. Jamin était intelligent, mais assez lent, à cause d’une encéphalite léthargique dont il n’avait pu guérir entièrement. Effectivement, il ne put jamais développer l’agence comme cela lui aurait été possible autrement.

J’avais fait la connaissance du consul honoraire de Belgique au Harar, M. Mousny, originaire du Namurois, de haute taille, sûr de lui, mais d’une extrême gentillesse pour moi. Il me proposa de partir pour Harar, à cheval, 60 kilomètres de route dans chaque sens, 600 mètres plus haut que Diré-Daoua. J’hésitai avant de répondre, mes capacités équestres n’ayant pas dépassé le très humble niveau du gros cheval de trait de la ferme de Rosmel. À tel point que M. Mousny me proposa d’utiliser une mule. Je finis par accepter, poussé par la curiosité. Le lendemain, je me trouvai au rendez-vous où m’attendaient non seulement M. Mousny et son palefrenier, mais aussi le consul d’Italie, M. Arno et le consul d’Angleterre et sa femme, M. et Mme Plowmann que je devais retrouver vingt ans plus tard à Addis-Abeba, tous cavaliers expérimentés sur leurs excellents chevaux. Nous formions une petite caravane et je ne me sentais pas rassuré du tout. Pourtant, j’ignorais encore combien soixante kilomètres peuvent paraître longs et pénibles.

Le voyage débuta bien. Pendant quelques kilomètres, la piste suivait le lit sinueux de la rivière, entre des collines et très bientôt sur les montagnes. Mais il fallut quitter cette marche sur le sable et escalader les rochers, sur le dos d’une mule au pied sûr, mais progressant quasi à la manière d’une chèvre. Je me trouvais tantôt regardant la mule dans les yeux, tantôt prêt à glisser vers la longue queue de l’animal. Il faut dire que la sortie de la gorge de la rivière était extrêmement ardue, une sorte d’escalier aux marches en désordre, brisées, croulantes, parsemées d’énormes pierres entre lesquelles la mule se glissait avec aise, mais où mes genoux étaient fréquemment éraflés. Cette montée me parut plus longue qu’elle ne l’était réellement et la partie la plus difficile, ou plutôt la plus pénible, restait à accomplir. Le chemin toujours montant devint moins escarpé et mes compagnons, tous à l’aise sur leurs chevaux, progressèrent plus rapidement que je ne pouvais le faire sur ma monture moins nerveuse et, bien entendu, mal guidée et mal ménagée. Nous parvînmes tout de même au bord du plateau hazziza, d’où la vue sur le désert danakil, mille mètres plus bas, était grandiose par ses dimensions colossales aussi bien que son coloris intense sous le soleil tropical. Il fallait continuer cependant et la mule se mit à trotter à sa guise et me mit si bien à mal que M. Mousny, resté près de moi, vit que je ne pourrais jamais aller ce jour-là au-delà du village de Haramaya, au bord du lac du même nom que nous avions longé pendant une dizaine de kilomètres. Il décida de loger à l’auberge minuscule établie pour le repas des notables éthiopiens en voyage et je fus ainsi logé dans la chambre utilisée par le Régent Tafari, dont le portrait ainsi que celui de son épouse Woizero Menen, était fixé au mur.

Il restait une vingtaine de kilomètres à couvrir pour atteindre Harar et il ne fallut pas longtemps pour que les douleurs cuisantes au siège réapparaissent. Je ne vis guère le paysage pourtant frais, parsemé de villages au milieu des champs cultivés, des bouquets d’arbres ici et là et des troupeaux innombrables, des vaches surtout, paissant une herbe verte et abondante. Les indigènes rencontrés saluaient avec un large sourire. Je ne compris que plus tard que ce sourire était dû plus à ma mine torturée et à mon allure gauche qu’à leurs démonstrations d’amitié pour un étranger.

Les consuls italiens et anglais étaient arrivés la veille déjà à leurs domiciles respectifs et heureusement pour moi, il y avait à l’entrée de la ville un petit hôtel grec avec des chambres disponibles où je pus m’affaler, en pensant avec frayeur au voyage du retour. Je ne me sentais pas bien, fiévreux, endolori, et M. Mousny me fit boire une bonne partie d’une bouteille de Fernet Branca, une liqueur amère, peu alcoolisée, mais chargée de quinine. Le lendemain matin, je me sentis bien à nouveau et au soleil levant, devant un repas substantiel d’œufs et de lard, je pus admirer le panorama. La ville était en contrebas, non encore entourée des constructions modernes qui dégradent aujourd’hui son aspect. Le mur d’enceinte, en pierres jaunes et grises, était bien clairement visible, ondulant dans les ravins et sur les collines, avec deux ou trois portes vers lesquelles se dirigeait un flot continu de paysans poussant leurs ânes et leurs chevaux chargés des vivres qu’ils venaient offrir au marché du centre de la ville, une foule bigarrée aux couleurs les plus vives, les femmes surtout, portant, au contraire des Somalis, des pantalons recouverts en partie par une chemise tout aussi colorée, les cheveux coiffés en nombre de fines tresses couvrant toute la tête, la peau brune, les yeux cernés par une couche de khôl, les mains et souvent aussi les joues couvertes de signes divers de la même teinture.

Puis nous partîmes pour la ville, remarquable par ses rues étroites et sinueuses, résonnant des cris des muletiers intimant de faire passage pour leurs bêtes chargées qui, sinon, poussaient sans cérémonie les promeneurs contre les murs rocailleux des maisons. Des bruits, des couleurs d’une variété indescriptible, partout un parfum d’épices, d’encens, et souvent aussi de café. A ce moment-là, je décidai que les tortures du voyage valaient bien d’être endurées pour un spectacle pareil. Dans le marché, au centre de cette ville de 40.000 habitants peut-être, les vendeuses accroupies devant leur étalage bavardaient, chantonnaient même, secouant de nombreux bijoux en argent ou en cuivre, beaucoup de femmes jolies parmi elles ; beaucoup vendaient de magnifiques paniers en paille teinte, tressée en dessins rouges, verts, jaunes ou bleus, un spectacle féerique malgré les millions de mouches et l’odeur d’huile rance qui émanait de toutes ces chevelures. Un marché africain avec son attrait extraordinaire, ses parfums d’épices, mais plus gai, plus riant sûrement que tous ceux que je vis par la suite, ailleurs en Éthiopie. Bon nombre de rues étaient bordées de magasins offrant les cotonnades multicolores, la ferblanterie, les émaillés, les touques de pétrole dont ces gens avaient besoin. Bon nombre de mendiants, souvent affligés d’horribles plaies, lépreuses peut-être, beaucoup d’Arabes et d’Hindous, peu d’Éthiopiens amharas, en dehors des soldats et des policiers, et très rarement un Blanc dans cette foule grouillante et pittoresque. Aucun monument sauf l’église copte et quelques mosquées, en pierres grises pour l’église et chaulées pour les mosquées.

La grande majorité des constructions étaient faites de pisé, mais les plus grands magasins avaient des murs de pierre, tout en étant couverts de tôles provenant en majorité de Phénix Works à Flémalle en Belgique. Les logements des consuls étaient installés hors de la ville, sur les collines, au milieu de jardins éclatants de couleurs, bordés de jacarandas aux fleurs bleues. Le soir, les hyènes cherchant leurs proies mortes aux alentours des murailles, donnaient un concert ininterrompu d’aboiements prolongés et tristes. Personne ne circulait hors des murs, les portes étant soigneusement fermées du crépuscule à l’aube.

Le dimanche, M. Mousny me conduisit à la messe à la Mission catholique dans le bas de la ville, à côté d’une léproserie tenue par des capucins missionnaires, dont un médecin, et des infirmières. Ce village de lépreux était bien entretenu, des cases propres, tous les habitants portant des plaies, aux mains et aux pieds particulièrement, mais souvent aussi à la face, tous résignés dans leur malheur alors sans remède connu. Une chapelle assez grande, aux murs blanchis, quelques statues, les petites figurations d’un chemin de croix. Mais surtout une foule très fervente, uniquement locale, bien plus impressionnante que celle de Djibouti, émoussée par la présence de Blancs plus ou moins dévots. Le sermon fut délivré en amharique par un vénérable évêque Mgr Jarosseau que nous allâmes saluer à son bureau après la messe, selon l’habitude locale pour les Européens catholiques en visite dans la ville. Mgr Jarosseau vivait à Harar depuis bien avant le début du siècle et Ras Makonnen lui avait confié l’éducation de son fils, alors Lidj Tafari (Hailé Sélassié), en compagnie d’un compagnon d’études et de jeux, Lidj Imru. L’évêque était très simple, humble même, et pourtant impressionnant par son âge et par sa dignité innée. En rencontrant l’empereur plus tard, toujours si digne, si racé, je ne pouvais m’empêcher de revoir la figure de ce beau et saint vieillard à qui il devait tellement. En face du crucifix, une photo étonnante, celle du roi Albert de Belgique, casqué, datant des années 1914-18 lorsque le roi était en campagne. Devant mon étonnement, l’évêque m’expliqua qu’il rendait honneur ainsi à un honnête homme, courageux et loyal. Curieux choix pour un Français qui n’avait que l’embarras du choix parmi ses compatriotes, beaucoup devenus illustres dans la victoire de 1918.

Mgr Jarosseau eut une fin pitoyable ; fidèle bien entendu à son élève devenu empereur, il fut déporté par le régime fasciste en 1937 et s’en vint mourir bientôt dans une maison-mère de son ordre, à Toulouse je crois, triste à en mourir d’avoir dû abandonner son Harar, ses chrétiens, ses écoles et sa léproserie. Un de ces saints hommes inconnus, malgré leur action bienfaisante et durable.

Le séjour à Harar venait à sa fin et nous reprîmes la route de Diré-Daoua, toujours en deux tronçons, mais moins fatigante pour moi bien que le voyage fût loin d’être une partie de plaisir, le trot léger de la mule malaxant de façon pénible mes muscles fessiers. Mais j’avais pu emplir mes yeux de spectacles que bien peu de Belges avaient vus jusqu’alors.

hugfon

2 commentaires » Ecrire un commentaire

  1. première lecture fabuleux commentaire et descriptif d’une Éthiopie que nous aimons…….
    Hugues nous donnons une image de l’Ethiopie réellement vécue dans ces années d’ouverture au Monde.
    Personnellement le fil directeur du blog continue. Le train est toujours présent sous-jacent dans les articles. Quelque part Marchand Guillet Jarousseau Michel Ilg Chefneux et bien d’autres …….. sont le train en Afrique.

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