La tentation de la couleur #13

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En 1907, Alexandre envoie trois cartes à son ami François. Les cartes sont à ce point remplies qu’on ne pourrait y ajouter la moindre phrase. Cette année-là, Joseph, son père, adresse lui aussi à François des cartes postales qu’il fabrique à partir des plaques rapportées par Alexandre l’été 1906. « Inutile de vous dire de laisser ignorer à Alex que je tripatouille ses clichés », lui enjoint-il.

Il nous manque, cela est manifeste, des cartes et la correspondance par lettres a probablement été perdue (je demanderai à Jean-Christophe s’il peut le vérifier). Mais ces trois documents à eux seuls nous apportent une brassée d’informations.

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Cette carte, datée du 12 août, reçue le 24 septembre, porte le no 6. Elle représente une vue de Dap-Cau sur le Song-Coï (fleuve Rouge). La photographie prise par Alexandre est tirée cette fois sur du papier photographique DUVAU, fabriqué à Colombes (et non plus sur du LAMY).

« Le moral et l’immoral vont bien, dit-il à son ami, et je souhaite que la présente vous trouve de même (air connu). »

« Pour cette fois encore une petite commande :

  1. trois ou quatre signets ou liseuses pour livres (pour marquer les pages). Tout cela n’est pas pour moi, rassurez-vous ! Il faudrait des modèles chics : os ou ivoire décoré, nacre (ou même argent si pas trop cher). Voyez bon marché [sans doute le grand magasin Au Bon Marché d’Aristide et Marguerite Boucicaut, déjà mentionné dans la carte du 14 août 1906], ai trouvé une fois un de ces articles assez bien.
  2. « un outil à planter » pour montres que vous trouverez chez fournisseur pour horlogers (Verrot Frères, 21 rue Richelieu, est-il noté au crayon). Je bricolle [sic] en effet quelques montres de temps à autres pour me faire quelques piastres de supplément pour faire le garçon et cet outil me manque. Prenez meilleur modèle. » En voici un bel exemplaire, fabriqué vers 1880.

Outil à planter (Emploi de l’outil à planter : On marque un point sur la platine qui est ensuite percé au diamètre correspondant au pivot de l’axe à planter. Ce travail fait, on place la cage de la pendule sur la plate-forme de l’outil à planter, en appuyant la broche supérieure dans le trou qui vient d’être percé. Au moyen de la broche inférieure, on frappe ensuite un petit point à la platine opposée qui déterminera, si l’instrument est juste, le point exactement opposé au trou de l’autre pivot du mobile. On attribue l’invention de cet instrument à Abraham-Louis Perrelet, 1729-1826.)

En récompense « pour toutes ces commissions », annonce Alexandre, « une magnifique photo sur bromure ».

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Le « magnifique », peut-on présumer, réside dans le sujet de cette photographie. Complicité de jeunes hommes, sans doute : l’immoral dont se vante Alexandre et qui éclaire aussi l’expression « faire le garçon ». Faire le garçon, ce que lui permet de faire l’argent de poche gagné en bricolant des montres. Faire le garçon, pour « se divertir », et sûrement en galante compagnie.

Faire le garçon

Quant au bromure ? Il s’agit ici de la passion que partagent les deux amis pour les procédés photographiques et Alexandre parle du bromure d’argent utilisé pour les films et papiers photographiques noir et blanc.

Mais à propos de procédés photographiques, c’est plutôt de celui que viennent de mettre au point les frères Louis et Auguste Lumière en 1907 dans leur usine près de Lyon dont il est ici question.

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Vue photographique des usines Lumière, vers 1900
© Archives municipales de Lyon

« Et la photo en couleurs, demande Alexandre. Avez-vous essayé les autochromes, omnicolores, etc – etc – etc ? Il paraît que ça coûte horriblement cher, demande un temps et des précautions inusités [sic] et n’est que d’une stabilité relative. Peut-être Gaumont va-t-il m’adresser quelques plaques autochrome pour essayer ?

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Boîte de 4 plaques Autochrome Lumière – format 3 ¼ x 4 ¼ pouces
Société Anonyme des Plaques & Papiers Photographiques A.Lumière & ses Fils, avant 1911
© Institut Lumière

 

La plaque Autochrome Lumière, inventée par Louis Lumière en 1903 et commercialisée à partir de 1907, est le nouveau procédé de photographie en couleur. Il a fallu quatre ans d’essais entre le dépôt d’un brevet (17 décembre 1903) puis la présentation de la technique à l’Académie des sciences (30 mai 1904) et pour finir la mise dans le commerce. Il s’agit d’une image positive sur plaque de verre dont le procédé est à base de fécule de pomme de terre. Destiné à être projeté, l’autochrome est considéré comme l’ancêtre de la diapositive en couleurs moderne.

Consulter à ce sujet l’excellent site autochromes.culture.fr.

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Boite lumineuse pour plaques autochromes
© Musée A-Kahn – Département des Hauts-de-Seine

 

Louis Lumière était déjà le père de la plaque photographique instantanée et du Cinématographe lorsqu’il déposa fin 1903 avec son frère Auguste un brevet pour un nouveau procédé d’obtention de photographies en couleur : l’Autochrome. Simplifiant le procédé complexe de trichromie obligeant à trois prises de vues successives ensuite superposées, l’Autochrome utilise pour filtrer la lumière un seul écran trichrome composé de millions de grains de fécule de pomme de terre teintés en trois couleurs. Ce mélange était étalé sur une plaque de verre enduite de vernis, puis recouvert d’une émulsion noir et blanc. La plaque ainsi obtenue était prête à l’emploi et son développement, identique au procédé noir et blanc de l’époque, ne nécessitait en sus qu’une inversion en positif de l’image négative impressionnée. Au final, l’œil ne perçoit ainsi à travers l’émulsion que les grains de fécule correspondant aux couleurs du sujet. Après le brevet, Louis Lumière poursuivit ses recherches afin de mettre au point la complexe fabrication industrielle des plaques. Après des années d’efforts, la commercialisation de l’Autochrome commença en 1907. Ce fut un succès immédiat et durable : l’Autochrome resta sans réelle concurrence durant une trentaine d’années, jusqu’à l’apparition des procédés couleurs chimiques remplaçant sur pellicule cette fragile diapositive sur verre. Institut Lumière
 La synthèse additive. L’élaboration des concepts scientifiques qui mettent en place le principe de la trichromie est le résultat de recherches interdisciplinaires menées dans la première moitié du XIXe siècle. Pour l’essentiel, ce cheminement s’inscrit dans les domaines de la physique et de la physiologie. On y trouve les travaux fondateurs de scientifiques. Ceux de l’anglais Thomas Young qui démontre le processus trichrome de la vision (1801). Ceux de l’allemand Hermann Ludwig von Helmholtz qui définit la notion de couleur primaire. Ou encore ceux de l’écossais James Clerk Maxwell qui étudie le mélange des couleurs (1855) et imagine le concept  d’espace colorimétrique. Ce dernier réalise en 1861, avec l’aide du photographe anglais Thomas Sutton, la première projection additive de photographies trichromes. Le dispositif est constitué de trois lanternes lumineuses équipées de filtres bleu, vert et rouge. Quelques années plus tard, en 1869, les français Charles Cros et Louis Ducos du Hauron, définissent simultanément, et sans s’être concertés, les bases de la photographie en couleur. Au-delà de leurs contenus respectifs qui divergent sur un certain nombre de points théoriques, ces deux contributions vont jouer un rôle déterminant. Elles font prendre conscience des nouveaux enjeux techniques, scientifiques et naturellement économiques qui sont associés à ce nouveau champ d’activité. Institut Lumière 

Le procédé Omnicolore auquel Alexandre fait aussi allusion dans sa carte, a été inventé précisément par Louis Ducos du Hauron, qui créa la société des plaques Jougla afin de donner à sa découverte l’ampleur industrielle. « Malheureusement pour lui, écrit Jacques Foiret, les frères Lumière inventèrent la même année leurs plaques autochromes. À la fusion des établissements Lumière et Jougla, l’Omnicolore disparut. » Foiret, Jacques, Louis Ducos du Hauron. In Revue d’histoire des sciences. 1971, Tome 24 n°1. p. 75.

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« La photographie des couleurs a été mise à la portée de tous les amateurs par l’invention des plaques et pellicules à réseaux polychromes, comme les Autochromes, les Filmcolor et les Lumicolor, qui se manipulent aussi simplement que les clichés ordinaires destinés aux tirages positifs » écrit Louis Lessieux vers 1933, une vingtaine d’années après ses premiers essais de photographie couleur sur plaque de verre (La Bichromie, procédé d’interprétation de la couleur, Paris).

D’autres procédés que les plaques à réseau Omnicolore de la société Jougla existèrent, comme Dufaycolor, Finlay, Paget… jusqu’à l’apparition des premiers systèmes chromogènes exploitant la synthèse chimique des colorants pendant le traitement, qui a été inventée en 1912 par Rudolf Fischer (1881-1957) (source Encyclopædia Universalis).

À partir de 1935, le Kodachrome puis, en 1936, l’Agfacolor remplacèrent progressivement l’autochrome.

Ces procédés à réseaux polychromes passionnèrent les amateurs de photographie. En témoigne, par exemple, cet article paru en 1909 dans Photo-revue : Journal des amateurs et des photographes.

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Mais Alexandre, semble-t-il, n’aura pas l’occasion d’employer l’un ou l’autre de ces nouveaux procédés. Effet de son éloignement, impécuniosité, frilosité ? Je ne lui connais pas de photographies en couleurs. Et à ma connaissance, il n’utilisera pas l’autochrome en Éthiopie. On peut le regretter.

Il eût fallu qu’il participe à partir de 1909 au vaste projet d’inventaire photographique de la surface du globe occupée et aménagée par l’Homme, telle qu’elle se présente au début du XXsiècle*. Cette utopie, ce sont les « Archives de la planète », conçues par le banquier Albert Kahn qui, animé par un idéal de paix universelle, envoya des photographes sur les cinq continents dans plus de 60 pays. « Sa conviction : La connaissance des cultures étrangères encourage le respect et les relations pacifiques entre les peuples » (Des images pour un monde en paix). Pour cela, Albert Kahn se servira de deux des inventions des frères Lumière : le cinématographe (1895) et l’autochrome (1903).

La plus importante collection d’autochromes (72 000 plaques) est aujourd’hui conservée au musée Albert Kahn à Boulogne-Billancourt.

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Le village japonais du jardin de Boulogne, Auguste Léon, 20 avril 1915, autochrome, 9×12 cm
© Musée A-Kahn Département des Hauts-de-Seine

À moins qu’à l’instar de CuvilleCastelnauAlbert Samama-Chikli, Alexandre n’ait photographié en couleurs la Première Guerre mondiale ?

On peut l’imaginer sur les champs de bataille du Nord de la France avec son matériel de prise de vue, préoccupé de rendre la réalité et tout autant soucieux de son cadrage − et cela en composant avec les exigences de la propagande que lui impose la Section photographique de l’armée.

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Zouaves posant sur un mur, vers 1913, attribué à J-B Tournassoud, autochrome
© ECPAD / Coll. Tournassoud

Ou bien penser qu’il soit resté fidèle au noir et blanc et, qu’avec son propre équipement et de son propre chef, il n’ait photographié l’action, en première ligne, au péril de sa vie.

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La charge d’une section de zouaves sur le plateau de Touvent ; la première vague à l’assaut.
Photographe anonyme, 7 juin 1915, © L’illustration

* Jeanne Beausoleil et Pascal Ory (dir.), Albert Kahn (1860-1940). Réalités d’une utopie, Boulogne, Musée Albert Kahn, 1995, p. 91.

À suivre : Chemindo

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