Les retours d’Alexandre

HongKong recto HongKong

En 1910, Alexandre rentre d’Extrême-Orient. Son père l’a annoncé dans une carte postée de Granville (Manche) adressée à M. et Mme F. Crucière : « … Alex dans une dernière nous dit probablement revenir bientôt / allait bien, nous aurons la joie de le posséder alors. »

Le 20 juin, il est à Hong-Kong. Il écrit aux Crucière : « Chers amis – En route vers vous, du bateau, un grand long et amical souvenir ». Le 26 juin, de Kobé : « Amitiés » et, au verso : « À vous cordialement ». Le 28 juin, de Kioto (sic) : « Amitiés ».

Kobé

Kioto

Le 9 juillet 1913, Alexandre rentre d’Éthiopie. Il écrit de Djibouti : « Au moment d’embarquer, un grand et amical souvenir avant d’avoir le plaisir d’en échanger d’autres avec vous, de vive voix. »

La carte, comme précédemment, va voyager dans le même bateau que lui. Elle porte sensiblement la même formule.

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Cette carte est la dernière que je connaisse de lui. Alexandre Marchand sera « tué à l’ennemi », comme tant d’autres jeunes gens.

Comme tant d’autres talents et d’écrivains aussi. Charles Péguy, tué le 5 septembre 1914 à Villeroy près de Meaux ; Alain Fournier, mort au combat le 22 septembre 1914 à Saint-Remy-la-Calonne ; Jean de La Ville de Mirmont, tué le 28 novembre 1914 au Bois des Boules (Aisne) ; Louis Pergaud, tué le 8 avril 1915 à Marcheville (Woëvre-Lorraine), et tant d’autres…

C’est, écrit Jérôme Garcin, « l’intolérable scandale de la jeunesse massacrée » (Bleus Horizons, Gallimard, 2013, p. 190).

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« Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte. »

Jean de La Ville de Mirmont, L’Horizon chimérique, recueil posthume (1920), mis en musique par Gabriel Fauré (op. 118), chanté par le baryton Charles Panzéra qui l’a créé le 13 mai 1922 (accompagné au piano par Magdeleine Panzéra-Baillot).

 

L’HORIZON CHIMÉRIQUE 

                                                        V

Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte ;
Le dernier de vous tous est parti sur la mer.
Le couchant emporta tant de voiles ouvertes
Que ce port et mon cœur sont à jamais déserts.

La mer vous a rendus à votre destinée,
Au-delà du rivage où s’arrêtent nos pas.
Nous ne pouvions garder vos âmes enchaînées ;
Il vous faut des lointains que je ne connais pas

Je suis de ceux dont les désirs sont sur la terre.
Le souffle qui vous grise emplit mon cœur d’effroi,
Mais votre appel, au fond des soirs, me désespère,
Car j’ai de grands départs inassouvis en moi.

                                                     XI

Diane, Séléné, lune de beau métal,
Qui reflètes vers nous, par ta face déserte,
Dans l’immortel ennui du calme sidéral,
Le regret d’un soleil dont nous nous pleurons la perte,

Ô lune, je t’en veux de ta limpidité
Injurieuse au trouble vain des pauvres âmes,
Et mon cœur, toujours las et toujours agité,
Aspire vers la paix de ta nocturne flamme.

                                                   XIII

La Mer est infinie et mes rêves sont fous.
La mer chante au soleil en battant les falaises
Et mes rêves légers ne se sentent plus d’aise
De danser sur la mer comme des oiseaux soûls.

Le vaste mouvement des vagues les emporte,
La brise les agite et les roule en ses plis ;
Jouant dans le sillage, ils feront une escorte
Aux vaisseaux que mon cœur dans leur fuite a suivis.

Ivres d’air et de sel et brûlés par l’écume
De la mer qui console et qui lave des pleurs
Ils connaîtront le large et sa bonne amertume ;
Les goélands perdus les prendront pour des leurs.

                                                    XIV

Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse
Et roule bord sur bord et tangue et se balance.
Mes pieds ont oublié la terre et ses chemins ;
Les vagues souples m’ont appris d’autres cadences
Plus belles que le rythme las des chants humains.

À vivre parmi vous, hélas ! avais-je une âme ?
Mes frères, j’ai souffert sur tous vos continents.
Je ne veux que la mer, je ne veux que le vent
Pour me bercer, comme un enfant, au creux des lames.

Hors du port qui n’est plus qu’une image effacée,
Les larmes du départ ne brûlent plus mes yeux.
Je ne me souviens pas de mes derniers adieux…
Ô ma peine, ma peine, où vous ai-je laissée ?

 

timthumb« Les fantômes du Chemin des Dames ». Photo de Gérard Rondeau

hugfon

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