La carte manuscrite de Papazian / Papazian’s hand drawn map

En 1924, alors qu’il est de passage à Addis Abeba, le Dr Homer L Shantz, géographe américain, auteur avec Charles F Marbut d’un monumental traité sur la végétation de l’Afrique, est invité à dîner au palais du prince régent Tafari Makonnen. Traversant un salon, il dit son admiration devant une large carte manuscrite suspendue au mur. Magnifiquement colorée – les variations du relief sont traduites dans une gamme de tons ocres – la carte, rédigée en amharique, indique les rivières, les lacs et les montagnes, les villes et les villages d’Éthiopie, mais aussi les routes, les frontières et le tracé du chemin de fer. Elle porte la signature, sous les légendes, de Kh B Papazian, géographe à la cour, ainsi que la date de 1923. Dans le quart supérieur plus richement orné, les portraits de l’impératrice Zaouditou et du jeune ras Tafari – deux photo­graphies coloriées à la main – figurent dans deux médaillons ovales, de chaque côté du Lion d’Éthiopie, lequel porte sur son épaule droite la Croix chrétienne. Sous le dessin du Lion, on lit la devise des monarques éthiopiens : « Il a remporté la victoire, le lion de la Tribu de Juda. »  D’un geste de la main, le prince ordonne qu’on décroche la carte et qu’on la donne à l’Américain. Celui-ci ignorait qu’en ces lieux, admirer c’est désirer. Selon Habte M Teclemariam, Senior Reference Librarian à la Bibliothèque du Congrès de Washington, la présence d’un portrait de Tafari dans un médaillon placé à égalité avec celui de Zaouditou avait servi à légitimer le fait que le ras exerçât l’autorité de paire avec l’impératrice, en fait dépossédée de presque tout pouvoir. Tafari pouvait donc bien se défaire de cette carte dont le savant américain fit don à son tour à la Bibliothèque du Congrès. En 1954, à l’occasion d’une visite aux États-Unis d’Amérique, Sa Majesté Impériale Haïlé Sélas­sié Ier revit cette carte exposée à Washington. Il se serait alors souvenu avec amusement de son geste, trente ans plus tôt.

La carte manuscrite de Papazian

La carte manuscrite de Papazian / Papazian’s hand drawn map.
Library of Congress, Washington DC, USA.

Papazian’s hand drawn map — In 1924, as he is passing through Addis Ababa, the Dr Homer L Shantz, an American geographer, the author with Charles F Marbut of a monumental treatise on African vegetation, is invited to have dinner at the palace of the prince regent Tafari Mekonnen. Walking through a lobby, he voices his admiration for a large hand drawn map hanging on the wall. Magnificently coloured – the variations of landscape relief are rendered in a scale of ochre tones – the map, annotated in Amharic, indicates the rivers, lakes and mountains, the towns and villages of Ethiopia, but also the roads, the borders and the outline of the railroad. It bears the signature, underneath the captions, of Kh B Papazian, court geographer, and the date of 1923. In the more richly decorated top quarter, the portraits of the empress Zawditu and of the young ras Tafari – two hand coloured photographs – feature inside two oval medallions, on either side of the Lion of Ethiopia, carrying on his right shoulder the Christian Cross. Under the figure of the Lion, is transcribed the motto of the Ethiopian monarchs: the Lion of the Tribe of Judah hath conquered. With a flourish of his hand, the prince commands the map to be taken down and given to the American. Little did the latter know that in these realms, to admire is to desire. According to Habte M Teclemariam, Senior Reference Librarian at the Library of Congress in Washington, the presence of a portrait of Tafari inside a medallion placed on an equal footing with Zawditu, had served to legitimize the fact that the ras detained as much authority as the empress, in reality dispossessed of all power. Tafari could easily therefore divest himself of this map which the American scientist in turn gave to the Congress Library. In 1954, upon the occasion of a visit to the United States, His Imperial Majesty Haile Selassie I saw the map again, exhibited in Washington. It seems he then recollected with amusement his gesture of thirty years back.

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Pour les amateurs de cartes postales et de philatélie

 

Le chapitre consacré à Djibouti en particulier, et toute la partie qui concerne la construction du chemin de fer au tournant du vingtième siècle, sont abondamment illustrés de cartes postales. J’ai préféré reproduire celles qui présentaient au recto de la correspondance et des marques de leur circulation : affranchissement, oblitérations… Certaines cartes ont manifestement été envoyées par des employés qui travaillaient à la construction du chemin de fer. On y trouve des commentaires sur l’avancement du chantier, l’état de la végétation… D’autres cartes ont été achetées à l’escale de Djibouti par des passagers des « courriers » qui continuaient sur Madagascar ou l’Indochine. La carte reproduite ici, en haut de la page 59, a été écrite à Saïgon, le 31 mars 1904, « à bord du croiseur Le Sully. Escadre d’Extrême-Orient ». La deuxième carte, en dessous, qui représente La gare et le buffet de Daouenlé (à la frontière de l’Éthiopie), offre une longue description, détaillée, du paysage et de la végétation.

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Une aventure industrielle unique dans la Corne de l’Afrique

En 1893, l’empereur d’Éthiopie, Ménélik II, décide de relier son royaume à la mer et confie à son conseiller, l’ingénieur suisse Alfred Ilg, le soin de construire un chemin de fer qui reliera Djibouti à sa capitale[1]. C’est le début d’une aventure qui verra naître l’un des premiers trains en Afrique. Trente six ans plus tard, Le Négus, qui sera couronné quelques mois plus tard « Roi des rois » sous le nom de Hailé Sélassié Ier, inaugure la gare terminus d’Addis Abeba.

Ce livre retrace, à travers une iconographie inédite, les trente premières années de cette aventure industrielle unique dans la Corne de l’Afrique. Elle rassemblera marchands et aventuriers grecs, arméniens, français, italiens, terrassiers et ouvriers du Yémen, de l’Abyssinie, de la Côte française des Somalis… qui tous utiliseront le français comme langue professionnelle.

Viaduc de Holl-Holl - Coll. Jacques TRAMPONT

Viaduc de Holl-Holl – Coll. Jacques TRAMPONT

L’ouvrage est aussi un hommage aux derniers cheminots de ce train moribond. L’auteur les a photographiés à Diré-Daoua, ville née du train, mais aussi à Djibouti et Addis Abeba. Des photographies de Matthieu Germain Lambert et de Pierre Javelot complètent ce regard contemporain.

Atelier électrique de Dire Dawa - © H. FONTAINE

Atelier électrique de Dire Dawa – © H. FONTAINE

 UN TRAIN EN AFRIQUE / AFRICAN TRAIN.  Djibouti – Éthiopie

Textes et photographies de Hugues Fontaine avec des contributions de Yves-Marie Stranger (texte et traduction) et de Pierre Javelot et Matthieu Germain Lambert (photographies). Avec la collaboration de Jacques Trampont, Shiferaw Bekele, Makeda Ketcham, Éloi Ficquet.

Ed. CFEE / Shama Books. Édition bilingue français-anglais, Format 20,5 x 27 cm à la française, relié carton, 312 pages, 480 photographies, 100 documents et cartes postales.

39,90 € TTC France.


[1] Alors Entotto.

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Visite à Madame Assimakopoulos (Mme Kiki)

Sur la route de Dire Dawa, je fais halte au Buffet de l’Aouache. Madame Assimakopoulos, plus connue sous le surnom de Madame Kiki, 84 ans, se repose. J’ai de la chance. Je craignais qu’elle ne soit à Addis Abeba, chez sa fille. Avec Céline, Thomas et Tomach, nous déjeunons et je dis que je souhaite la voir.

AWASH Buffet

Restaurant du Buffet de l’Aouache © H FONTAINE

Mme Kiki découvre le livre. Quand elle arrive au chapitre qui lui est consacré, après avoir regardé l’ouvrage page par page et commenté la plupart des photos, elle considère son image, me regarde de ses yeux clairs et me dit : « C’est la vieille carcasse ! »

Mrs KIKI

Mme Kiki découvre le chapitre qui lui est consacré © H FONTAINE

Mrs Kiki

La terrasse où Yves a discuté avec Mme Kiki © H FONTAINE

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Une lettre ouverte aux amis de l’auteur

Sur les traces de Stevenson

À Addis Abeba depuis lundi, je passe ma deuxième soirée avec Yves-Marie Stranger, qui a traduit les textes de Un train en Afrique. Yves est aussi l’auteur d’un des chapitres, consacré à Madame Kiki, qui tient aujourd’hui encore le buffet de l’Aouache où plus un train ne passe.  Il me dédicace un exemplaire de son livre, publié chez l’Archange Minotaure : Ces pas qui trop vite s’effacent. Et je ne résiste pas au plaisir de citer ces premières lignes, qui reprennent la dédicace rédigée par RL Stevenson :  Tout livre est, dans sa signification secrète, une lettre ouverte aux amis de l’auteur. Eux seuls en pénètrent l’esprit ; ils découvrent des messages particuliers, des assurances d’affection et des témoignages de gratitudes insérés à leur intention à toutes les pages.

D’autres informations sur le livre ici.

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Charchari

Matthieu Germain Lambert photographie le train en 2003. Le convoi compte une seule voiture de passagers, occupée par des femmes, les Charchari. Elles descendent à Djibouti vendre des légumes, des fruits, des grains, de l’huile…, elles remontent avec des radiocassettes, du savon, du sucre… Les balluchons sont entassés partout où c’est possible, les sacs et les paniers suspendus au moindre crochet. Dans les autres wagons, c’est la même chose : quand les cartons de marchandises sont chargés, tout le monde s’installe dessus. Cette confusion entre passagers et marchandises, c’est la marque du train dans ses dernières années de circulation. Un commerce informel, pratiqué le plus souvent par des femmes, veuves de combattants ou divorcées, et qui fait vivre toute une population installée autour des haltes le long de la voie, entre Diré-Daoua et Djibouti.

African Train

La seule voiture passagers du convoi est occupée par des femmes © MG LAMBERT

 

 

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