Il y a en effet urgence !

 L’État éthiopien vient de décréter l’état d’urgence pour six mois.

 

Poursuivant le billet du 6 octobre dernier par lequel j’annonçais l’inauguration de la nouvelle voie ferrée Djibouti-Addis Abeba tandis que se durcit la position du gouvernement face aux revendications populaires, je reprends ici, avec son aimable autorisation, un billet que publie Patrick Laval dans « Ville, Rail et Transports ».

 

Jean-Nicolas Bach explique dans un entretien publié par « Le Monde Afrique » que « privilégier la stabilité économique à l’ouverture politique a créé une situation explosive ». JN Bach a coordonné le dernier dossier de la revue « Politique africaine » (juin 2016), dans lequel les auteurs examinent « L’Éthiopie après Meles Zenawi ». Les successeurs du Premier ministre (décédé en août 2012) sont-ils en mesure de conduire et de réformer l’ambitieux projet laissé en héritage en acceptant de remettre en question le plan hégémonique du parti au pouvoir et un certain autoritarisme ? Le risque est grand de ruiner ce qui a été entrepris avec beaucoup d’énergie, et de voir le pays basculer dans une grave crise. Souhaitons le meilleur à l’Éthiopie.

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© Elias Meseret/Associated Press

 

Entre l’Éthiopie et Djibouti, les Chinois reconstruisent la voie ferrée… et l’exploitent

Par Patrick Laval

Tout un symbole : presque un siècle après l’achèvement par les Français de la voie ferrée de Djibouti à Addis-Abeba, ce sont les Chinois qui achèvent la reconstruction de cette ligne aux normes les plus récentes. Et s’apprêtent à l’exploiter pendant cinq ans. Ceci alors que les affrontements violents entre manifestants et forces de l’ordre à Addis-Abeba allaient entraîner la déclaration de l’état d’urgence en Éthiopie le 9 octobre.

Quatre jours auparavant, le 5 octobre à Addis-Abeba, Hailé Mariam Desalegn, Premier ministre éthiopien, et Ismaïl Omar Guelleh, président de Djibouti, ont inauguré officiellement les 756 km de chemin de fer construits — ou reconstruits — par les Chinois entre les capitales des deux pays. Symbole encore : le président djiboutien est le fils d’un cheminot de l’ancienne ligne française. Une ligne à voie métrique construite de 1897 à 1917 et longtemps indispensable, car donnant au plateau éthiopien un accès à la mer, mais concurrencée ces dernières décennies par les camions et abandonnée faute d’entretien il y a une dizaine d’années entre Addis-Abeba et Dire-Dawa.

Posée à voie normale de 1 435 mm et électrifiée sous 25 kV 50 Hz, la nouvelle ligne est aux normes chinoises et autorise des vitesses jusqu’à 120 km/h pour les trains de voyageurs et 90 km/h pour le fret. De quoi permettre à ce dernier de relier le port djiboutien et la capitale éthiopienne en 10 à 12 heures, contre deux à trois jours en camion, par trains de 3 500 t, contre 500 t pour les trains de l’ancienne ligne.

Revenue à quelque 3 milliards d’euros, la construction de la section éthiopienne de la ligne a également bénéficié d’un large financement chinois, 70 % du montant ayant été prêtés par la banque Exim, contre 30 % en provenance du gouvernement éthiopien. Côté éthiopien, deux contrats ont été signés en 2011 par l’Agence de développement ferroviaire, l’un avec China Railway Group pour construire les 330 km entre Addis-Abeba et Mieso, l’autre avec China Civil Engineering Construction Corp. pour les 339 km entre Mieso et la frontière avec Djibouti. Les quelque 100 km sur le territoire de Djibouti ont été construits par China Railway Construction Corp. dans le cadre d’un contrat de 450 millions d’euros avec le gouvernement djiboutien en 2012.

En juin 2014, le constructeur chinois CSR Zhuzhou a remporté le contrat pour la fourniture des locomotives électriques de 7,2 MW destinées à la ligne, soit trois pour les trains de voyageurs et 32 pour le fret. Basés sur des modèles existants, ces engins ont été adaptés aux conditions locales, y compris les écarts d’altitude (2 000 m entre Djibouti, au niveau de la mer, et le plateau éthiopien) et de température dans le désert, avec un maximum de 50 °C en journée et des nuits froides. De son côté, CNR Dalian a fourni les locomotives diesel du chantier de construction. De même, les wagons et les voitures viennent de Chine.

Enfin, l’exploitation sera assurée par du personnel chinois pour une période initiale de cinq ans, afin de se donner le temps de former le personnel local, lequel bénéficie de stages de spécialisation en Chine et en Russie. Dans un premier temps, la ligne n’est ouverte qu’au fret, les voyageurs devant encore attendre trois mois mis à profit pour des marches à blanc. Toutefois en novembre 2015, des trains de fret avaient déjà été assurés à titre temporaire sur une section de ligne achevée, lorsque des locomotives de ligne et de chantier ont permis de transporter du blé à destination de zones touchées par la sécheresse.

« C’est la première ligne électrifiée à voie normale du continent construite aux normes et avec la technologie chinoise, et ce ne sera certainement pas la dernière » a assuré aux médias locaux l’ambassadeur de Chine en Éthiopie. Une déclaration qui prend tout son sens lorsque l’on sait que la ligne reconstruite est censée constituer le premier tronçon d’un réseau ferré national éthiopien, voire d’un réseau à l’échelle de la corne de l’Afrique. À cette fin, un contrat clé en main a été signé en juin 2012 avec l’entreprise turque Yapi Merkezi pour construire d’ici 2018 une ligne de 389 km reliant Awash, sur la ligne Djibouti – Addis-Abeba, à Weldiya et Hara Gebeya, plus au nord. Les 220 km au nord de Hara Gebeya, vers Mekele, ont quant à eux été attribués à China Communications Construction Co.

Patrick Laval Ville, Rails et Transports 10/09/2016. Merci à Marie-Noëlle Polino (AHICF).

À bord du nouveau train qui relie Addis-Abeba à Djibouti LE MONDE, 

 

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Jean-Nicolas Bach (CEDEJ-Khartoum) attire notre attention sur l’actualité éthiopienne très tendue, le gouvernement venant de déclarer l’état d’urgence pour six mois. Une actualité qui, malheureusement, confirme les craintes soulevées dans le dernier dossier de la revue Politique africaine (juin 2016), que vous pouvez consulter sur Cairn, ou sur le site de Karthala.

À lire aussi cet entretien conduit par Emeline Wuilbercq (contributrice Le Monde Afrique, Addis-Abeba).

Quelques liens dans la presse :

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/10/09/ethiopie-le-gouvernement-declare-l-etat-d-urgence_5010680_3212.html

http://libeafrica4.blogs.liberation.fr/2016/08/28/le-geste-du-marathonien-feyisa-lilesa-aux-jo-decryptage/

http://www.liberation.fr/planete/2016/08/19/ethiopie-la-colere-reprimee-a-huis-clos_1473535

http://www.africanews.com/2016/10/07/internet-cut-arrest-of-bloggers-mass-arrests-not-the-solution-un-tells-ethiopia/

http://www.courrierinternational.com/article/ethiopie-face-aux-violences-la-repression-se-durcit

etatdurgence

Cérémonie d’hommage aux victimes d’une bousculade meurtrière provoquée par des tirs de gaz lacrymogène de la part de la police, dimanche au cours du festival religieux oromo Ireecha à Bishoftu (50 km de la capitale), à Addis-Abeba, le 9 octobre 2016. © REUTERS/Tiksa Negeri

hugfon

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