La petite cuisine #5

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Coll. Y VELOT

« Spécimen de « lit à opium » (modèle riche), précise Alexandre. Au milieu du lit et en avant, la lampe et les accessoires pour la petite cuisine habituelle des fumeurs. Sur le mur, au fond, riche broderie ornée d’ors et de verroteries. Cliché un peu faible, épreuve trop posée. » Ajouté au crayon (au sujet de la chaise) : « Horreur, ne pas regarder cet anachronisme. Shocking ! »

La carte n’est pas datée. Elle n’a pas non plus été envoyée. La facture me fait penser qu’elle appartient aux images faites aux environs de 1902.

Alexandre semble prendre ses distances par rapport à la pratique de l’opium ou alors il n’en fait pas montre. Mais, si mon hypothèse est juste, il vient seulement d’arriver en Asie.

On sait que l’administration française en Indochine s’était assuré le monopole de la production en confiant à la Régie de l’opium la vente du Chandoo, un opium traité pour être fumé. Ce commerce apportait à l’État des revenus substantiels, au détriment de la santé publique (des colonisés et des colonisateurs). Une manufacture, appelée bouillerie, avait construite pour cela en 1881 au centre de Saigon. « Le chandoo est vendu par petite boite de laiton, de 5 modèles différents, contenant 100, 40, 20, 10 ou 5 grammes d’opium. […] Aussitôt remplies de chandoo, les boites passent à l’atelier du sertissage. Avant d’y fixer les couvercles on a eu soin de graver sur ceux ci la lettre B ou Y indiquant l’espèce d’opium (Bénarès ou Yunnan) qu’elle contient, ainsi que le numéro donné à l’échantillon type ; ce numéro sert dans la suite à reconnaître la fraude. » (Note sur l’Opium, Gouvernement Général de l’Indochine, 1906)

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Bouillerie à Saigon.

La littérature de l’époque est abondante sur l’opium et son usage. Sa consommation sous forme de fumée nécessitait l’emploi d’une pipe à opium et un dispositif qui faisait de la séance un véritable rituel. « Pour les fumeurs d’opium, écrit Ami-Jacques Rapin, leur pratique était assimilée à un art et la substance à une divine drogue. Chez des auteurs français tels que Boissière, Pouvourville et Laloy, l’opium était même au fondement d’une compréhension des cultures et des civilisations d’Extrême-Orient. »

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Un texte de Claude Verne paru en 1904 dans le Bulletin des sciences pharmacologiques (T. X, p. 320-327) décrit le « cérémonial » : « Pour fumer l’opium, le fumeur est obligé de s’étendre sur des nattes. En général, il se couche sur le côté gauche, tient la pipe de la main gauche et l’aiguille de la main droite. Il plonge l’extrémité pointue de celle-ci dans le Chandoo ; une petite quantité de ce dernier, qui y reste attaché, est présentée au-dessus de la lampe. Sous l’influence de la chaleur, des alcaloïdes volatilisés s’échappent, une sorte de pellicule se forme. Le fumeur retrempe, à nouveau, dans le chandoo l’extrémité de l’aiguille ainsi recouverte et recommence l’opération plusieurs fois, jusqu’à ce que la pellicule ait la grosseur d’un petit pois. Malaxant alors la boulette, sur la partie supérieure du fourneau, il la présente fréquemment à la chaleur de la lampe pour la maintenir suffisamment molle. Elle prend ainsi la forme d’un petit cône qu’il introduit dans le trou du fourneau. Le fumeur retire alors l’aiguille et présente le fourneau à la flamme de la lampe, en l’inclinant de manière que la boulette soit chauffée ; il aspire en même temps la fumée que produit l’opium en se consumant, essuie ensuite sa pipe avec un linge mouillé et en recommence une nouvelle. »  Claude Verne, L’opium des fumeurs, Paris, Impr. L Maretheux, 1904.

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Voir aussi : Deyrolle E,  Le matériel de la fumerie d’opium et son emploi (Suite et fin), iBulletins et Mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, VI° Série, tome 3 fascicule 5-6, 1912. pp. 438-440. Et Dupouy, RLes opiomanes : mangeurs, buveurs et fumeurs d’opium : étude clinique et médico-littéraire, Paris : F. Alcan, 1912.

En ce début de siècle, la fascination pour l’opium que l’on fume au Tonkin se répand par les ports (Marseille, Toulon, Brest, Rochefort, Cherbourg…) et gagne Paris, comme depuis l’Inde elle a gagné Londres où l’on mange l’opium.

De Quincey

À suivre : Intérieur.

hugfon

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