Le Rhinocéros et le Bœuf

Nous avions laissé le Rhinocéros à l’arrêt dans une petite halte du désert abyssin. Nous le retrouvons à Paris. En 1926, Walter Benjamin envoie une carte postale à Siegfried Kracauer. « Avec le temps, écrit-il, j’arrive très bien à me laisser emporter seul dans un flot d’êtres humains1 ».

Au recto, la silhouette d’un rhinocéros pesant et caparaçonné, dressée sur un rocher, se dessine sur fond de tour Eiffel. Entre les deux, la forme plus élancée d’un taureau (ou bien d’un bœuf ?).

1926kracauer

Le cliché est signé Yvon. C’est le surnom de Pierre-Yves Petit, qui fonda en 1919 les Éditions d’Art Yvon, dont l’histoire vaudrait d’être contée.

La photographie est prise au bord du plan d’eau, en bas de la cascade de fontaines qui s’étagent devant le Palais du Trocadéro. Je parle du bâtiment tel qu’il se présentait à la fin du XIXe siècle. Quatre statues monumentales composent un ensemble de figures animales réparties autour du bassin : un cheval, un bœuf, un éléphant et ce rhinocéros massif. La sculpture du rhinocéros est l’œuvre d’Henri-Alfred Jacquemart (1824-1896). Elle a été réalisée en fonte de fer par la fonderie J. Voruz Aîné, à Nantes en 1878 (hauteur : 2,86 m, largeur : 2,29 m). Jacquemart s’est abondamment illustré dans la sculpture animalière qui est fort goûtée en cette deuxième moitié du XIXe siècle2.

Palais du Trocadéro

Le Rhinocéros, comme les autres sculptures, a été commandé pour l’Exposition universelle de 1878. C’est aussi pour l’Exposition qu’est construit le Palais du Trocadéro, conçu par les architectes Gabriel Davioud et Jules Bourdais.

1878

Exposition universelle de 1878, lithographie au crayon, impression polychrome. Source du document et (belle) description.

Un peu plus tard, tandis que pour l’Exposition universelle de 1889 l’on construit la tour Eiffel, Adolphe Giraudon photographie à son tour le Rhinocéros. L’image est diffusée par son agence (La Bibliothèque photographique) qu’il a fondée en 1877 avec son frère, Georges.

Rhino Eiffel

Rhino et tour

tour et palais

En 1935, lors de la démolition du Palais du Trocadéro, le Rhinocéros est déplacé porte de Saint-Cloud avec Le Cheval à la Herse de Pierre Louis Rouillard et l’Éléphant pris au piège d’Emmanuel Frémiet. Quant au Bœuf d’Auguste Cain, qu’on prend souvent à tort pour un taureau, on l’exile à Nîmes. Ce qui n’est pas sans poser un sérieux problème 3.

Rhino

Pour finir, le Rhinocéros est installé sur le parvis du Musée d’Orsay, en compagnie du Cheval et de l’Éléphant. Cette fois, il a bel et bien été muséifié. Il a même sa plaque ! Je trouve qu’il a perdu beaucoup de son aura.

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Les aventures de notre Rhinocéros (et du Bœuf !) nous ont un peu détournés du texte de la carte envoyée par Walter Benjamin à Siegfried Kracauer. Nous y reviendrons.

  1. Walter Benjamin, Gesammelte Briefe, Band III, 1925-1930, Frankfurt am Main Suhrkamp, 1997.
  2. On retrouve de ses œuvres à Paris (les sphinx de la Fontaine de la Victoire, place du Châtelet ; les lions de la Fontaine du Château d’eau, place Félix Éboué ; les deux dragons de la Fontaine Saint-Michel à Paris ; les Lions en bronze du Jardin des Plantes), mais aussi au Caire (les deux lions du pont Kasr el-Nil ; une statue de Soliman Pacha), à Alexandrie (la statue du Vice-roi Méhémet Ali) ainsi qu’à Boulogne-sur-Mer (une statue d’Auguste Mariette).
  3. « Cette statue semblait être en partie une exaltation du monde agricole puisqu’aux pieds du bœuf sont représentés une gerbe de blé et un soc de charrue. Il était donc impensable de laisser ces attributs agricoles à la vue des passants et s’imposa alors la nécessité de les cacher. Fondus dans la masse de la statue en bronze [en fait une fonte qui était dorée], ils ne pouvaient être déposés sans endommager l’œuvre et il fallut donc disposer la statue suffisamment en hauteur pour écarter ces attributs de la vue des passants. L’architecte Raymond Blanc confie la réalisation du piédestal à André Méric et Clair André. En partie basse, les armoiries de Paris et Nîmes sont représentées. Localisation à l’origine : Nîmes, boulevard Jean-Jaurès (Gard). Robert Clément, écrit : Les édiles parisiens furent heureux d’acquiescer à sa demande [du député-maire de Nîmes, Hubert Rouger] et le Bœuf du Trocadéro prit le chemin de Nîmes… mais le problème, lorsqu’il fut dans nos murs, était de le transformer en taureau de combat… ce n’était pas facile, car toujours ce soc de charrue et cette satanée gerbe de blé lui enlevaient toute velléité de méchanceté… il fallait le mettre à une hauteur convenable, pour que l’on ne puisse plus voir ce qu’il avait aux pieds. » Il sera érigé sur une colonne au rond-point de Camargue, et placé à une hauteur suffisante pour que le public ne puisse remarquer le soc de charrue et la gerbe de blé. » Source
hugfon

4 comments » Write a comment

  1. Bonjour,
    Quand j’étais petite, dans les années 1960, j’habitais à la Porte de Saint Cloud et j’étais fascinée par ces trois statues animalières : le Rhinocéros, le Cheval à la Herse et l’Éléphant pris au piège. Plus tard, je les ai revues avec plaisir au musée d’Orsay.
    Merci de m’avoir raconté leur histoire !

  2. Merci pour l’histoire du rhinocéros. Je suis Hollandais mais je suis né à Boulogne Billancourt en 1951, j’habitais tout près de la porte St Cloud. Quand j’étais petit, je voulais toujours aller dire bonjour au ‘rhinocéros qui portait un pantalon’. Plus tard je l’ai revu sur des photos historiques.
    Un vieux ‘copain’ mérite une bonne histoire. Je suis content qu’il ait trouvé une nouvelle demeure.

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