Monsieur La Long Keu #2

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Coll. Y VELOT

Datée du 20 octobre 1902, soit un mois après la carte de Saïgon (voir le précédent billet), voici la première carte envoyée depuis Mongtzé en Chine, où Alexandre Marchand s’établit pour y rester jusqu’en 1910.

La carte est illustrée, ironise Alexandre, par un artiste chinois, MR de La Long Keu. Blague de potache ou allégorie? Car Alexandre termine son mot par la devise (adaptée de celle de Nicolas Fouquet, surintendant des Finances de Louis XIV) : quo non ascendam ?, « jusqu’où ne monterai-je pas? »

Quel est donc le projet d’Alexandre ?

Nous lirons dans une autre carte (14/10/07) qu’il travaille pour la Société des Chemins de fer indo-chinois, qu’il abrège ailleurs en Chemindo. Cette société a été formée en 1901, avec la participation de plusieurs établissements financiers, par la Régie générale des chemins de fer (Rgcf) et la Société de Construction des Batignolles (SCB) pour construire la section de Lao Kay à Yunnanfu. Elle opère comme entrepreneur général de la Compagnie française des chemins de fer de l’Indochine et du Yunnan, constituée le 10 août 1901 par Rgcf et SCB avec un capital de 12 millions de francs, et qui devient concessionnaire du chemin de fer de Haiphong à Yunnanfu, selon les accords des 9-10 avril 1898 (nous en reparlerons). Source : Rang-Ri Park-Barjot, La Société de construction des Batignolles. Des origines à la première guerre mondiale (1846-1914), Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2005.

À Mongtzé, ville récemment ouverte aux étrangers, siège d’un consulat de France, la Compagnie a installé son agence principale. La direction de l’exploitation est à Hanoï, au Tonkin. Alexandre fait donc partie des premiers Européens – il y avait essentiellement des Français et des Italiens – à venir collaborer aux études et travaux ferroviaires de la ligne du Yunnan. Comme pour d’autres jeunes gens de l’époque, sortis des écoles d’ingénieur, l’aventure de l’entreprise coloniale épice le projet professionnel et laisse espérer un meilleur salaire.

Est-il dessinateur, comme son ami François ? Géomètre-topographe ? Entre septembre 1901 et janvier 1904, l’essentiel des travaux consistent en effet à redéfinir et optimiser le tracé qui avait été étudié initialement (dès l’obtention de la concession auprès du gouvernement chinois le 10 avril 1898), et un peu trop rapidement sans doute, par le service des Travaux publics de l’Indochine.

« Les deux sociétés [la compagnie concessionnaire et la Société des Chemins de fer indo-chinois], écrit Rang-Ri Park-Barjot, proposèrent donc à l’autorité concédante, à la fin de 1902, de renoncer à l’ancien tracé par le Sin-Chien et Sin-Hsinn. Le tracé nouveau empruntait la vallée du Namti, laissait Mongtzé à huit kilomètres à l’ouest, passait par Amitchéou, la vallée du Pa-Ta-Ho et celle du Ta-Tchen-Ho, Yléang et Yunnanfu. Le Gouvernement général préférait l’ancien tracé. Le cahier des charges de 1901 définissait le tracé par Sin-Hsinn ; mais, après des études supplémentaires, les avantages du nouveau tracé apparurent de plus en plus nettement ; ce fut pourquoi la loi du 5 juillet 1903 supprima cette précision, et le gouverneur général opta en fin de compte pour le nouveau tracé le 25 janvier 1904. »

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Cette carte mettra plus long temps que la prédécente à parvenir à son destinataire, comme le note François : 52 jours. Elle est adressée cette fois au domicile de François Crucière : 17 rue Bourgeois dans le XIVarrondissement de Paris.

Rappelons à ce propos qu’il ne nous a pas été possible de localiser cette rue qui n’existe plus aujourd’hui, en tous cas pas sous ce nom.

L’examen des cachets à dater révèle cependant une erreur : Alexandre a daté sa carte du 20 octobre 1902 alors que les cachets indiquent le 20 octobre 1903 (il avait commencé par se tromper sur le nom du mois).

Ce qui invalide l’hypothèse de son installation à Mongtzé un mois tout juste après son arrivée à Saïgon (le laps de temps était de fait un peu court pour un tel voyage). Toutefois je ne dispose pas d’autre carte postale avant la suivante, datée du 8 septembre 1904. Rien pour l’année 1903 ! Cette carte mystérieuse est donc bien la deuxième de mon corpus, dans lequel il y a à l’évidence des lacunes (Alexandre numérotait ses envois). Reste que nous ne savons donc malheureusement pas à quelle date exactement il s’installe à Mongtzé.

Notons pour finir que la carte est illustrée d’un dessin. Alexandre utilisera ensuite exclusivement pour sa correspondance des cartes postales illustrées qu’il achète ou des cartes-photographiques de sa fabrication. Ce dessin est-il de sa main? On peut le supposer, sauf à prendre au sérieux le post-scriptum.

A suivre : le phare de Colombo.

hugfon

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