Une locomotive sur la Friedrichstrasse

Berlin Bahnhof Friedrichstrasse small

Si on se dirige vers la gare en passant par la Friedrichstrasse, on voit souvent la puissante locomotive d’un express qui flotte en hauteur. Elle se trouve exactement au-dessus du milieu de la rue et appartient à quelque train de grande ligne qui vient de l’ouest ou va vers l’est. Fait-elle sensation dans la foule ? Non, personne ne la regarde. Les cafés, les étalages des vitrines, les femmes, les buffets automatiques, les gros titres des journaux, les enseignes lumineuses, les policiers, les omnibus, les photos de music-hall, les mendiants — toutes ces impressions à hauteur d’homme — accaparent trop l’attention du passant pour qu’il puisse appréhender comme il faut cette apparition qui surgit à l’horizon.

Siegfried Kracauer à qui Walter Benjamin a adressé, comme nous l’avons vu, une carte postale représentant le Rhinocéros du Trocadéro, publie en 1964, deux ans avant sa mort, Strassen in Berlin und anderswo, recueil d’articles parus dans la presse de 1925 à 1932, dont Les Belles Lettres viennent de faire paraître une nouvelle traduction en français, Rues de Berlin et d’ailleurs, que l’on doit à Jean-François Boutout.

Une locomotive sur la Friedrichstrasse paraît dans le Frankfurter Zeitung du 28 janvier 1928. L’article parle d’une locomotive que personne ne remarque. C’est un hôte étranger qui arrive, sans être aperçu, au milieu des vapeurs de la nuit et reste à planer dans les airs, comme s’il était toujours présent ou bien toujours absent.

Kracauer imagine en revanche ce que peut voir le conducteur de la locomotive, qui stationne au-dessus de la Friedrichstrasse après avoir longtemps traversé la campagne.

Mais quel spectacle offre la Friedrichstrasse à l’homme qui se trouve dans la locomotive ! Il faut imaginer qu’il a conduit la machine dans l’obscurité, peut-être des heures durant. Le trajet à l’air libre n’en finit pas de résonner au-dedans de lui : les voies ferrées qui se précipitent sur lui, les signaux, les maisonnettes des gardes-barrière, les forêts, les champs et les prés. Il est passé par de petites stations et a arrêté le train quelques minutes sous les verrières assombries des gares. Des trains de marchandises, des trains de voyageurs, des fenêtres éclairées, des clochers d’église, des appels… Mais cette vie est continuellement absorbée par la terre et se perd dans le ciel. Les villes : de brefs arrêts ; les villages : de petits groupes éparpillés à travers la campagne. Seuls les talus et les poteaux télégraphiques, ou encore les variétés de sol et les espaces ouverts à l’infini sont source d’impressions durables. Parfois la campagne s’est effacée derrière le foyer de la chaudière, bientôt remplacée par le cours d’un fleuve. Les charrettes et les voitures ont patienté au croisement, les cheminées ont sectionné le paysage de leurs lignes et les enfants ont fait signe de la main. Et toujours ces masses noires qui grandissent très vite, puis disparaissent instantanément. L’homme qui est sur la locomotive vient de là-bas. Après un trajet pendant lequel, sauf le ciel et la terre, tout a fui devant lui, il se trouve soudain au-dessus de la Friedrichstrasse qui, elle, refoule le ciel et la terre. Elle doit lui apparaître comme l’axe du monde qui s’étire tout droit et indéfiniment sur deux côtés. Car sa netteté efface les images qu’il a en mémoire, son mugissement couvre celui du trajet et son activité se suffit à elle-même. Ici on ne traverse pas une gare de transit, mais on demeure au milieu de la vie. Tel un hôte étranger, l’homme là-haut regarde la rue comme s’il l’apercevait par une fente. Si ses yeux habitués à l’obscurité sont encore hors d’état de distinguer les détails, il reconnaît pourtant le brouhaha qui dilate l’étroit défilé des maisons et il absorbe l’éclat des lumières, plus rouge que les roues de sa machine.

Comme invisible, le conducteur voit défiler sous ses yeux le ruban de la rue par excellence 

L’homme a l’impression qu’il porte un anneau de Gygès et que celle qui est la rue par excellence déferle sur lui et s’éloigne en même temps. C’est une chaîne qui ne s’interrompt jamais. Une courroie humaine qui se déroule sans fin à travers l’air scintillant, au milieu des champs. S’il s’avance plus loin, la nuit lui semble plus obscure que jamais. Devant lui et derrière lui : partout il voit une ligne flamboyante. Elle voltige autour de lui, on ne peut plus la retenir dans l’espace ni dans le temps et elle devient une allégorie de la vie ardente. Sur la Friedrichstrasse nul n’a remarqué la locomotive.

rues de Berlin

 
hugfon

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