Ce pays de lumière et de chaleur

Carte HF001

Coll. H FONTAINE

Je visite en ce moment ce beau pays et je vous assure Mlle que rien ne peut donner une idée des merveilles qui chaque jour me passe [sic] sous les yeux. Ce pays de lumière et de chaleur est indescriptible. On y vit comme ds un rêve et si loin de notre chère France bien que Djibouti soi [sic] une de ces [sic] colonies. Mais je suis si loin de Nancy. Bons Baisers, Diehl.

Datée de mars 1899 (envoyée sous enveloppe de Djibouti ?), et adressée à Mlle Andrée Cahen à Nancy, cette carte signée Diehl reproduit une photographie probablement réalisée par Augustin Alavaill et publiée initialement sous les presses du Djibouti, l’organe de presse de l’entrepreneur du chemin de fer1, qui paraît entre février 1899 et octobre 1903 (voir la note 2 de ce précédent billet et celui-ci). Six séries ont été publiées totalisant 70 cartes2. Elles seront ensuite reproduites au fur et à mesure de la demande et plus tard, reprises, mais dans une qualité moindre, par d’autres éditeurs pas très scrupuleux, établis à Djibouti. Cette carte numérotée 52  fait vraisemblablement partie, au vu de sa date, des premières séries imprimées par Justin Alavaill (le père d’Augustin). On y voit la Halte de la Caravane dans la brousse (légende biffée par Diehl qui en supprime l’article).

À l’ombre d’acacias, dans un paysage qui ressemble à celui de la région d’Ali-Sabieh, proche de la frontière éthiopienne, une caravane fait halte. Deux chevaux sont gardés par des hommes chaussés de bottes. On aperçoit deux chameaux, en devine un troisième. Au sol, des marchandises. Au centre de la composition et vers qui sont tournés tous les visages, un Blanc, reconnaissable à son casque colonial, équipé également de bottes. Il s’adresse à son équipe de porteurs.

Augustin Alavaill photographie la progression du chantier sur le tronçon A, la première section du chemin de fer, commencée depuis Djibouti à l’automne 1897. Le tracé suit l’antique route caravanière qui débouche à Zeïlah, sur les rivages de la mer Rouge, et dont un embranchement mène, depuis la création de la ville, à Djibouti. Rien d’étonnant donc à ce qu’Alavaill photographie cette halte d’une caravane. D’autres images montrent la rupture de charge au point le plus avancé de la voie ferrée, quand les marchandises sont transférées des animaux sur le train (ou l’inverse), afin qu’on poursuive leur acheminement depuis (ou vers) les hauts plateaux d’Éthiopie. Ce sera ainsi jusqu’à ce que le chemin de fer gagne Diré-Daoua en 1902 puis la banlieue d’Addis-Abeba en 1917.

Est-ce un de ces paysages, une de ces scènes qui ont émerveillé Diehl ? J’aime bien en tout cas dans cette carte la façon dont l’écriture épouse les contours de l’image et occupe les espaces laissés libres. J’aime aussi le ton de cet envoi à une inconnue. Andrée. Une amie, sans doute… On sent un voyageur curieux, résolument optimiste. Un homme enthousiaste, plutôt rêveur, mais soucieux aussi de précision.

Il est tentant de lui opposer la lettre qu’Arthur Rimbaud adresse à sa mère et sa sœur, Isabelle, depuis Harar :

Harar, 25 février 1890.

Chères mère et sœur,

Je reçois votre lettre du 21 janvier 1890.

Ne vous étonnez pas que je n’écrive guère : le principal motif serait que je ne trouve jamais rien d’intéressant à dire. Car, lorsqu’on est dans des pays comme ceux-ci, on a plus à demander qu’à dire ! Des déserts peuplés de nègres stupides, sans routes, sans courriers, sans voyageurs : que voulez-vous qu’on vous écrive de là ? Qu’on s’ennuie, qu’on s’embête, qu’on s’abrutit ; qu’on en a assez, mais qu’on ne peut pas en finir, etc., etc. ! Voilà tout, tout ce qu’on peut dire, par conséquent ; et, comme ça n’amuse pas non plus les autres, il faut se taire.

On massacre, en effet, et l’on pille pas mal dans ces parages. Heureusement que je ne me suis pas encore trouvé dans ces occasions-là, et je compte bien ne pas laisser ma peau par ici, — ce serait bête ! Je jouis du reste, dans le pays et sur la route, d’une certaine considération due à mes procédés humains. Je n’ai jamais fait de mal à personne. Au contraire, je fais un peu de bien quand j’en trouve l’occasion, et c’est mon seul plaisir.

Je fais des affaires avec ce monsieur Tian qui vous a écrit pour vous rassurer sur mon compte. Ces affaires, au fond, ne seraient pas mauvaises si, comme vous le lisez, les routes n’étaient pas à chaque instant fermées par des guerres, des révoltes, qui mettent nos caravanes en péril. Ce monsieur Tian est un grand négociant de la ville d’Aden, et il ne voyage jamais dans ces pays-ci. Les gens du Harar ne sont ni plus bêtes, ni plus canailles que les nègres blancs des pays dits civilisés ; ce n’est pas du même ordre, voilà tout. Ils sont même moins méchants, et peuvent, dans certains cas, manifester de la reconnaissance et de la fidélité. Il s’agit d’être humain avec eux.

Le ras Makonnen, dont vous avez dû lire le nom dans les journaux et qui a conduit en Italie une ambassade abyssine, laquelle fit tant de bruit l’an passé, est le gouverneur de la ville du Harar.

À l’occasion de vous revoir. Bien à vous,

Rimbaud.

Enfin, un petit tour sur la Toile me fait découvrir un Charles Diehl, « né le  à Strasbourg, qui fut élève de l’École normale supérieure (1878-1881), membre de l’École française de Rome (1881-1883) et de l’École française d’Athènes, professeur d’histoire byzantine à l’Université de Nancy, puis à la Sorbonne (1907) ». Serait-il (en dépit des fautes d’orthographe) l’auteur de notre carte ?

  1. Généralement nommée l’Entreprise Générale pour la Société d’Entreprise Générale de la Construction et des Travaux Publics, elle est formée par Alexis Duparchy et Léon Vigouroux en mai 1883 et sera liquidée en 1901.
  2. Rosanna van Gelder de Pineda, Le chemin de fer de Djibouti à Addis-Abeba, L’Harmattan, 1995, p 218

Carte HF001 verso

hugfon

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