Fourré de lianes de caoutchouc avec rhinocéros

fourré de lianes 72

Un lecteur ami m’écrit : « Je ne suis pas un lecteur fidèle, je lis quand ça me chante [j’aime cette expression], assez souvent. Je me perds trop. Car le lien avec le train devient tenu, ou peu visible. Il faudrait faire des résumés. »

J’ai publié ici l’été dernier un feuilleton sur la correspondance envoyée par Alexandre Marchand depuis le Yunnan à son ami François Crucière. Il était relativement aisé de rappeler en début de chaque billet la teneur du précédent et de poursuivre ainsi le fil de l’enquête. Un an plus tard, et 258 billets publiés depuis la création de ce blog en septembre 2012, force est de constater que la structure de ce journal s’est étoffée au risque de devenir touffue et impénétrable, comme un fourré de lianes de caoutchouc.

« Si je puis me permettre, poursuit-il, cela tourne à l’analyse quasi ethnologique de cartes postales, de documents précieux, mais dont le lien n’est pas évident. Help ! »

Les liens, en effet, ne sont pas toujours manifestes à l’intérieur de chaque billet bien que je m’efforce de renvoyer par des « hyperliens » aux articles précédemment publiés autour du même sujet, et qui s’ouvrent sur un nouvel onglet, offrant ainsi au lecteur la liberté de s’engager dans une excursion (s’il n’avait déjà lu ce billet-là) ou bien de poursuivre avec sa lecture en cours. Il y a aussi l’outil des catégories, qui facilite une recherche par mots-clés à l’intérieur du blog. Reste que cela fait au total beaucoup de pages à lire, les branches se ramifiant en branchages de plus en plus fins, pour continuer la métaphore de notre fourré.

Quant à la remarque sur le fond. Oui, le lien devient plus tenu avec notre train parti de Djibouti à l’automne 1897. Et certes, je m’aventure parfois dans l’exploration de cartes postales ou de photographies qui ne sont plus toujours directement liées au train, même si au point de départ le lien existe.

Je prendrai pour exemple le développement actuel autour des productions photographiques de Jean Adolphe Michel (et de son personnage assez rocambolesque). Cela démarre avec la carte caricaturale de Walery, inspirée semble-t-il d’une photographie de Ménélik II publiée à plusieurs reprises dans la presse française en 1909 (au moment où circulent des rumeurs sur le mauvais état de santé du vieil empereur). Estelle Sohier, historienne, interprète cette dernière image comme un montage, un faux fabriqué à partir de morceaux de photographies et de dessins pour démontrer que tout va bien à la cour du monarque. Je découvre cependant, grâce à l’entremise d’Ulf Lindahl qui me met en rapport avec Judy Swink, une descendante de Jean Adolphe Michel qui vit aux États-Unis, que cette photographie est bien un cliché pris par Michel représentant Ménélik entouré de sa cour (comme il a d’ailleurs fait d’autres vues de dignitaires entourés de leur suite, Ménélik ou Makonnen notamment). Michel, arrivé en Éthiopie en 1901, embauché par Alfred Ilg, conseiller de l’empereur, devient directeur de la Poste d’Harar, édite des cartes postales, fabrique des faux pour le marché des philatélistes, s’amourache d’une aventurière bulgare avec laquelle il chasse des fauves… La tentation est grande de s’intéresser au bonhomme. Ce faisant, je laisse de côté pour un temps, l’enquête engagée sur Walery, auteur du cliché initial, et sur ELD, important éditeur de cartes postales au début du siècle dernier…

Une lecture occasionnelle du blog rend certes plus difficile de « prendre le train en marche » ou de « raccrocher les wagons ». Un épisode sauté, et les liens vous échappent. Il faudrait, pour éviter cela, que je publie de plus longs articles rassemblant sur un même sujet toutes les hypothèses et les résultats auxquels l’enquête m’a permis d’arriver. Mais une des raisons d’être de ce journal tient au fait que publier des petits billets courts, presque quotidiens (en fait j’ai en réserve plusieurs centaines de brouillons), me sert dans la manière de faire progresser différentes investigations, et permet de constituer peu à peu une somme d’informations sur laquelle je peux revenir (grâce aux outils de recherche) et que je partage aussi, la mettant en ligne, avec d’autres amateurs de ces sujets. Bref, une sorte de work in progress dont le mode de fonctionnement risque bien, je le conçois, de me faire perdre des lecteurs. Quant à faire précéder chaque billet d’un résumé, je crains bien que cela devienne vite fastidieux.

J’ajoute que je choisis cartes et photos pour leur qualité photographique ou leur intérêt documentaire ou historique. Mais aussi parce qu’elles véhiculent ou suscitent des histoires. Cela est vrai particulièrement des cartes postales qui comportent elles-mêmes des textes et contiennent des marques de leur circulation, ou qui recèlent parfois certains mystères.

Ainsi, ce Fourré de lianes de caoutchouc que JA Michel réédite dans sa série de 1931, après l’avoir publiée une première fois en 1912 sous le titre : Fourré dans une forêt vierge. Cette carte renvoie à un épisode de la vie de Michel sur lequel j’espère que Judy pourra m’apporter quelques lumières. Après avoir quitté Harar où il était Directeur des Postes, Michel s’installe à Addis Abeba. Il se serait occupé un temps d’une plantation de caoutchouc. 

Mais l’image m’intéresse surtout en ce qu’elle abrite un personnage à demi visible, accroupi devant le fourré avec lequel il se confond, tenant une lance (c’est ce qu’on voit le mieux) et portant une peau de léopard.

Rhinoceros

De plus, la carte est affranchie d’un timbre représentant un rhinocéros.

black rhinoceros 72

L’animal a aujourd’hui disparu d’Éthiopie. Au point qu’Yves Marie Stranger m’avait dit au moment où je cherchais un titre pour le livre : tu ne peux pas appeler ton bouquin Rhinocéros Express, il n’y a pas de rhinocéros en Éthiopie ! Ce rhinocéros est devenu un peu la mascotte du livre et a donné lieu à toute une série de billets, variations autour du thème (voir la catégorie « Rhinocéros » ou faire une recherche avec ce mot).

Cette figure du rhinocéros blanc fait ici partie d’une série de timbres intitulée Animals & Rulers que Tafari Makonnen a commandée à JA Michel en 1917, après la destitution de Lidj Yassou. On y trouve aussi l’autruche de Somalie, le léopard, la girafe, la gazelle de Soemmerring, l’éléphant, le lion, le buffle d’eau…

Rulers and Animals 72

Cette carte affranchie à 8 guerches, annulés par un timbre à date de Diré-Daoua du 19 février 1931, n’a pourtant jamais circulé. C’est une invention pour collectionneurs, fabriquée par JA Michel alors qu’il vit à Nice. Mais de cette réédition tardive de cartes et de timbres, je parlerai dans un prochain billet.

Bref, voici décrit succinctement le mode opératoire de ce journal, sorte de carnet de notes personnelles que j’ai choisi de mettre en ligne. J’essaye d’ y être rigoureux dans la méthode et la forme mais à l’image de ce fourré de lianes de caoutchouc devant lequel se confond ce guerrier à croupetons, j’aime avant tout explorer à partir d’images plus ou moins insolites ce territoire de la Corne de l’Afrique et m’enfoncer dans un réseau de présomptions susceptibles de révéler quelque réalité historique méconnue ou oubliée, ou de raconter ad libertam une histoire, sur la base de faits documentés, faisant ainsi revivre un pan de l’Histoire de l’Afrique de l’Est dans ses rapports avec le reste du monde.

À suivre.

 

 

hugfon

2 commentaires » Ecrire un commentaire

  1. Cher Hugues, je trouve que tout cela est particulièrement vivant et intéressant ! Merci de continuer !

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