L’apprenti photographe

Avec la collaboration de Judy Swink et Ulf Lindahl

Menelik

Carte éditée par JA Michel en 1931. Coll. S MAGALLON.

Yassou

Carte éditée par JA Michel en 1931. Coll. S MAGALLON.

L’envoi par Serge Magallon des deux cartes éditées par Jean Adolphe Michel en 1931 représentant Ménélik et Yassou (Michel vit alors à Nice et reprend des photographies faites du temps où il vivait en Éthiopie) avait jeté un sérieux doute dans mon esprit quant au fait que la photographie publiée dans la presse française en 1909 et représentant Ménélik entouré de sa cour puisse être un montage. Estelle Sohier, à qui je l’avais envoyée, y voyait un assemblage de plusieurs photographies et dessins figurant une scène n’ayant jamais existé, qui aurait servi à démontrer que tout allait bien à la cour de Ménélik au moment où circulaient, là-bas et en Europe, des rumeurs sur la maladie du souverain et sur les troubles que risquait de produire sa succession. Voir ce billet.

La carte représentant Ménélik est manifestement un recadrage du portrait de groupe, ce qui fait dire à Serge que Michel pourrait en être l’auteur. Certes, Michel aurait pu faire un emprunt, non signé. Cela se pratique à l’époque. Mais il semble qu’il faisait plutôt commerce de ses propres photographies. Par ailleurs, plusieurs cartes publiées par Michel tandis qu’il est établi à Harrar (1901-1906) montrent des représentations similaires de grands personnages entourés de leur suite : Ménélik, Makonnen… Une autre image de la série éditée en 1931 représente : Un chef avec son état-major. Francis Falceto, piqué au jeu, me communique alors lui aussi images et informations sur l´étrange personnage qu’est Michel, au demeurant photographe de talent et qui n’a donc pas manqué de l’intéresser.

Chef

Carte éditée par JA Michel en 1931.

Je contacte Ulf Lindahl, dont je sais qu’il a publié dans le Menelik’s Journal plusieurs articles consacrés à Jean Adolphe Michel, depuis son installation à Harrar en 1901 jusqu’à son départ définitif d’Éthiopie à la fin 1918 ou au début 1919. Le choix d’Ulf de mettre à la une du numéro d’octobre-décembre 2008 la photographie de Michel jouant aux échecs contre lui-même est un joli clin d’œil à l’ambivalence affichée du personnage.

MJ 24 4 1

Ulf a visité aussi la maison que ce dernier occupait à Addis Abeba. On la voit sur cette photographie ; il l’a parfois utilisée comme décor pour ses prises de vues.

soldats

Carte éditée par JA Michel en 1931.

Immédiatement, Ulf me met en rapport avec Judy Swink, dont il a fait la connaissance en 2008. Elle effectuait depuis plusieurs années des recherches sur ce membre de sa famille pour le moins insolite. (Curieuse coïncidence, au moment même où Ulf me mettait en contact avec Judy Swink, Stéphanie Michel, se présentant comme son arrière-petite-fille, m’écrivait suite au premier article que j’avais consacré à son arrière-grand-père.)

Judy m’envoie alors plusieurs tirages photographiques faits par son propre père, Frederic Gilbert Swink, qui a rencontré Jean Adolphe Michel à Nice en 1925. Michel initie Frederic à l’art de faire des tirages en lui confiant ses propres plaques photographiques. Quel apprentissage pour un jeune homme que de voir apparaître dans le bain de révélateur les figures de souverains africains du début du siècle !

On y reconnaît, tronquée, l’image qui nous intrigue. La plaque photographique a été cassée en trois fragments, ce qui explique peut-être le recadrage. Judy dispose de trois tirages dont deux sont virés en sépia. Probablement différents essais de tirage faits par son père, me précise-t-elle. Le cadrage est le même, seule la densité varie. Il n’existe aucune indication au verso.

Menelik II & his court

Tirage positif réalisé en 1925 par Frederic Gilbert Swink à partir d’une plaque de verre négative de JA Michel. Coll. J SWINK.

Menelik entouré de sa cour Illust 1909

Dans le même temps, je parviens à retrouver dans quel journal cette photographie a été publiée : il s’agit du Monde illustré du 13 février 1909, No 2707 (rappelons qu’un recadrage de cette photographie, colorisée, avait aussi paru dans le Pèlerin du 14 février 1909), tandis qu’une partie de cette image est utilisée une nouvelle fois en première page de l’édition du 6 novembre 1909, No 2745.

Cette photographie a effectivement été crayonnée, sans doute pour en améliorer le rendu lors de sa reproduction imprimée.

Le Monde Illustré 1909 Ménélik

« Le Monde illustré » du 6 novembre 1909, No 2745

La légende mentionne la maladie du souverain contraint de préparer sa succession (voir à ce sujet ce billet). Reste à savoir dans quelles circonstances Michel a pu faire ce cliché et à quelle date. (Le fait que Michel ait possédé cette plaque ne suffit pas à prouver indiscutablement qu’il soit l’auteur de la photographie, mais voir supra.) Quant à la date, je pense qu’on peut la chercher entre la rencontre Skinner-Ménélik en décembre 1903 et, nécessairement, la mort de Wäsän Sägäd en mars 1908. Sur notre image, Wäsän Sägäd a l’air un peu plus âgé que sur celle de 1903. Michel, me dit Ulf, est à Addis Abeba à partir de 1906. C’est au milieu cette année-là que Ménélik a été frappé d’une première attaque cérébrale. Sa santé va ensuite décliner et l’on peut suivre dans la production d’images et leur publication, à travers la presse particulièrement, le souci de régler la délicate succession de l’empereur.

« Il existe peu de photographies de Iyasu en compagnie de Ménélik II, écrit Estelle Sohier, peut-être en raison de la rapide dégradation de l’état de santé de ce dernier à partir de 1909, en revanche, le roi et son petit-fils figurent côte à côte sur d’autres types de documents iconographiques : des peintures murales d’église1 ». Mais il existe bien quelques photographies montrant l’empereur et son héritier présomptif, Wäsän Sägäd.

Estelle explique aussi qu’une série de photographies de Wäsän Sägäd réalisées par Secondo Bertolani ont été faites avec le souci de dissimuler sa petite taille2. Était-il frappé d’une maladie qui affectait sa croissance ? Était-il nain, ou sa petite taille correspondait-elle à des facteurs génétiques familiaux qu’il reste à élucider3 ?

Le fait est que sur les photographies, Wäsän Sägäd ressemble à un jeune garçon d’une douzaine d’années environ alors qu’il en a davantage. Né en 18854, il a en réalité 18 ans en 1903 sur la photographie qui le représente aux côtés de Ménelik recevant l’envoyé américain Skinner à Addis Abeba. Cela expliquerait que la presse française puisse avoir confondu les deux demi-frères, qui se ressemblent par les traits et leurs costumes (cf. ce billet), ou avoir utilisé dans les années 1909, au moment où le negus est malade, des images représentant Ménélik et Wäsän Sägäd pour les faire passer, la légende aidant, pour Ménélik et Yassou.

Sohier Skinner

L’imperatore Ménélik II fra i suoi capi Copie, date de tirage inconnue – épreuve sur papier, 170 X 120 mm © IsIAO, Rome. Coll. Bertolani, 19/A. Personalità e Tipi, Capi : II – Menelik II, n° 5 (légende E Sohier)

Je connais une deuxième version de cette photographie. Ménélik n’y regarde pas l’opérateur. C’est cette version qui est reproduite dans l’ouvrage de Skinner, Abyssinia of To-Day. C’est aussi celle-là qui figure dans The Graphic du 20 février 1904. Je ne connais pas celle du National Geographic d’avril 1904.

King Menelik and his suite entering Aderach (1)

The Emperor Menelick and his suite entering the aderach, paru dans Skinner, « Abyssinia of To-Day », 1906.

The Graphic Menelik Skinner

The Graphic du 20 février 1904.

Je ne pense pas que Michel ait fait cette photographie. D’une part, il vivait alors à Harrar où il était en charge de la Poste. D’autre part, cette image est reproduite dans l’ouvrage de Skinner sans aucun crédit, ce qui est le cas de la majorité des photographies reproduites dans le livre et qui ont vraisemblablement été faites par quelqu’un de l’équipe de Skinner. Tandis que quelques images sont créditées Bertolani et Michel. Et les photographies attribuées à Michel représentent des lieux de Harar ou proches, comme le camp américain à Diré-Daoua, ainsi que la figure de Makonnen. Mais de cela, je parlerai dans un prochain billet.

  1. E Sohier, Portraits controversés d’un prince éthiopien p. 26 
  2. E Sohier, Portraits controversés d’un prince éthiopien p. 86 
  3. Discussion avec Éloi Fiquet, qui me rappelle combien l’avait frappé la petite taille de Zaouditou dans le film de son couronnement 
  4. Du dedjazmatch Wädağo Gobäna et de Šäwarägga 

À suivre

hugfon

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